Noël en Alsace… et ailleurs

En décembre, il fait froid !? Bien au contraire, en Alsace, le mois de décembre est le plus chaleureux de l’année, celui où l’on se rencontre autour d’un vin chaud, au détour des rues illuminées et près du sapin. Tout le monde s’active à préparer la fête de Noël. Retour sur les riches heures des traditions alsaciennes…

Noël avant Noël

Dès le premier dimanche de l’avent, et ce depuis 1570, le Christkindelsmärik s’installe sur le parvis de la cathédrale de Strasbourg et bien au delà. Ce marché de Noël tire son nom d’un personnage, le Christkindel, ou Enfant Christ, inventé par les protestants pour contrer le trop catholique saint Nicolas. Le Chistkindel est souvent figuré par une petite fille habillée de blanc, voilée avec une couronne dorée sur la tête ; elle aussi est accompagnée d’un personnage censé punir les enfants pas sages, le Hans Trapp.

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Moule à gâteau en terre cuite et tissus kelsch.
Arts et collections d’Alsace, Strasbourg. Photo V. Bisson

Les gens du monde entier se retrouvent sur ce marché réputé pour choisir leurs décorations de Noël. La période de l’avent est l’occasion de rendre hommage aux savoir-faire artisanaux de la région. Le calendrier de l’avent est brodé de fil Rouge du Rhin inventé par la Manufacture Mulhousienne DMC ; la couronne de l’avent, dont les bougies sont allumées successivement chaque dimanche de décembre, est faite de branches de sapin et d’étoiles de papier plié… On sort les nappes en tissu kelsch, on accroche les étoiles de paille, les cœurs en lin brodé et on décore les fenêtres de papiers découpés… Mais attention, tradition oblige, en Alsace on ne dresse le sapin que le 24 décembre…

L’arbre de vie

Le sapin de Noël est alsacien ! Il faut remonter au Moyen-Âge pour en retrouver les origines. Dès 1600 il est fait mention d’un arbre officiellement représenté dans une crèche, décoré de pommes et d’hosties. A cette époque, lors de la veillée de Noël, on célébrait dans les églises, ou sur le parvis, un jeu biblique dans lequel le 24 décembre était dédié à Adam et Eve et le 25 à Jésus-Christ. La scène montrait Adam et Eve au Paradis et le principal élément du décor était l’arbre de vie. Mais où trouver un arbre avec des feuilles et des fruits en plein hiver ? Pour ce faire, on prit le seul arbre vert de la saison, un sapin que l’on orna de pommes représentant le fruit défendu.

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L’arbre de vie.
Arts et collections d’Alsace, Strasbourg. Photo V. Bisson

Par leur désobéissance et leur désir d’être comme Dieu, Adam et Eve perdirent le Paradis, un ange les en chassa ; ténèbres et mort s’en suivirent : c’est là le sens que l’on donnait à la nuit la plus longue de l’année. Mais les ténèbres ne régneront pas toujours sur la terre et l’histoire de Dieu avec les hommes continue. Il envoie son fils, qui n’a pas cherché à être l’égal de Dieu mais s’est dépouillé pour devenir semblable aux hommes et obéir jusqu’à mourir sur la croix [1]. L’obéissance du Christ va réparer la désobéissance d’Adam : si celui-ci était cause de mort pour l’humanité, le Christ est pour elle source de vie. Les figurants ornaient alors l’arbre d’hosties, symbole du Christ pain de vie. Et, alors que dans l’Ancienne Alliance l’arbre de vie renvoyait à un interdit [2], il est, dans la Nouvelle, lié à une offrande : « Prenez, mangez, ceci est mon corps [3] donné pour vous [4]. »

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Moule à gâteau en terre cuite.
Arts et collections d’Alsace, Strasbourg. Photo V. Bisson

Les pommes représentent l’Ancien Testament, les hosties le Nouveau. L’arbre de Noël, avec ses pommes bientôt remplacées par des boules de verre, ses roses en papier qui se changeront en guirlandes, ses hosties qui laisseront la place aux bredele auxquels vont s’ajouter au XVIIème siècle les bougies, emblème de la Lumière, se livre dans toute sa parure, riche de symbolisme. Voilà l’histoire vraie du sapin de Noël qui, en Alsace pour la première fois, fit son entrée dans les maisons comme témoin de la rédemption du genre humain.

Pommes rouges et boules de verre

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Boule de Noël de Meisenthal.
Photo F. Goetz

En 1858, une grande sécheresse priva les Vosges du Nord de fruits et les pommes vinrent à manquer. Le sapin n’eut parure qui vaille. Un souffleur de verre inspiré de Goetzenbruck, en Lorraine, tenta de compenser cette injustice en soufflant quelques boules en verre. Le résultat dépassa ses espérances. Dès lors, ces décorations inattendues se propagèrent avec succès et donnèrent naissance à la boule de Noël. Cet artisan déclencha à lui seul une tradition qui traversa les cultures, le monde, l’humanité, et cette désormais célèbre boule de verre ne manque plus à aucun sapin.

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Fabrication d’une boule de Noël à Meisenthal.
Photo G. Rebmeister

Au-delà se profile l’aventure industrielle de la verrerie VERGO de Goetzenbruck, qui fut en activité de 1721 à 2005 et produisait dans les années 1950 plus de 200 000 boules exportées à travers le monde. En 1964, la verrerie mit un terme à leur fabrication, concurrencée par les boules fabriquées de manière mécanique et l’arrivée du plastique. Le CIAV [5], créé en 1992 sur le site de l’ancienne verrerie du village voisin de Meisenthal, sauvegarde les savoir-faire traditionnels grâce à la collaboration de créateurs contemporains. Depuis 1999, à la réédition de modèles anciens s’ajoutent des boules conçues par des artistes et des designers invités à revisiter la tradition. Bien plus que des objets décoratifs et esthétiques, les boules de Meisenthal sont ainsi devenues des passeurs de mémoire.

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Boule de Noël de Meisenthal.
Photo F. Goetz

… et petits gâteaux

Tradition encore, le mois de décembre est celui de la confection des bredele, ou petits gâteaux de Noël. Le mot alsacien Bredel est le diminutif de Brot, le pain. Ces gâteaux évoquent la manne, la nourriture miraculeuse dont parlent l’Exode et les Nombres [6] ; ils rappellent que s’est réalisée la promesse de l’entrée dans le pays « ruisselant de lait et de miel [7] ». Par leur douceur, les bredele sont inséparables de la fête de Noël et représentent l’arrivée du Sauveur, la naissance de l’Enfant Jésus. Ils ont des noms improbables, tels que sprits, schwowebredele, zimmtsterne

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Moule à gâteaux en terre cuite.
Arts et collections d’Alsace, Strasbourg. Photo V. Bisson

Ils sont faits à base d’agrumes et de neuf épices d’Orient [8], d’où viennent aussi les Rois Mages. Leurs formes - étoile, sapin, lune, cœur, ange - expriment des moments forts de l’arrivée du Christ : l’étoile du berger, l’arbre de vie, le renouveau sur terre, l’ange Gabriel. On n’aura le droit de les manger qu’une fois qu’ils seront tous prêts… Les grands-mères et les mamans cachent leurs boites à gâteaux dans des endroits tenus très secrets…

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Moule à gâteau en terre cuite.
Arts et collections d’Alsace, Strasbourg. Photo V. Bisson

Terre d’Afrique Messager 2009-4.

[1] Saint Paul, Ph 2, 6-8 : « Lui qui est de condition divine n’a pas considéré comme une proie à saisir d’être l’égal de Dieu. Mais il s’est dépouillé, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes, et reconnu à son aspect comme un homme, il s’est abaissé, obéissant jusqu’à la mort, à la mort sur une croix. »

[2] Gn 2, 16-17 : « Le Seigneur Dieu prescrivit à l’homme : « Tu pourras manger de tout arbre du jardin, mais tu ne mangeras pas de l’arbre de la connaissance de ce qui est bon ou mauvais… »

[3] Mt 26, 26.

[4] Lc 22, 19.

[5] Centre International d’Art Verrier.

[6] Ex 16, Nb 11, 6-9. L’Exode précise au verset 31 du chapitre 16 ce qu’était la manne : « C’était comme de la graine de coriandre, c’était blanc, avec un goût de beignets au miel. »

[7] Ex 3, 8.

[8] Anis, aneth, cannelle, cardamome, coriandre, clou de girofle, gingembre, noix de muscade et poivre rouge.

Publié le 2 février 2010 par Valérie Bisson