Nous sommes les plus forts !

Nous sommes puissants, bardés de technologies et de gadgets qui font envie. Nous sommes fiers des prouesses de notre médecine et nous l’avons installée ailleurs, en discréditant souvent les pratiques locales. Quel est le pays africain qui n’est pas envahi par les téléphones portables, les ordinateurs, dont les villes ne sont pas truffées de cybercafés ? On appelle cela du développement !

Pour mes amis africains, le christianisme était la religion « puissante » par excellence, puisqu’elle avait assuré la suprématie du Blanc. Nous sommes également puissants sur le plan religieux. N’avons-nous pas la vérité tout entière, bien domestiquée dans des traités, des catéchèses, des cérémonies infaillibles ? Notre Eglise ne dispose-t-elle pas de « la plénitude des moyens de salut [1] », du pouvoir efficace de guérir et de chasser les démons ? Nous avons des certitudes et des évidences carrées en matière de dogmes, de morale, de vie sacramentelle.

Des conséquences fâcheuses découlent de cette situation. D’abord, nous avons pensé que nos démonstrations de force valaient preuve de la véracité de Dieu, de l’Evangile et de notre Eglise. Comme nous avions le mieux réussi, notre Eglise était la meilleure et notre Dieu le vrai. Certains anciens missionnaires n’hésitaient d’ailleurs pas à utiliser des moyens de contrainte (fouet, pression policière, mise à sac des bois sacrés, démolition des fétiches), pour soi-disant défendre la foi des catéchumènes et pour anéantir le prestige de la religion traditionnelle. Puis, notre langage fut celui de la « conquête » des âmes. Ensuite, nos certitudes non critiques nous ont rendus arrogants, intolérants, injustes, voire méprisants à l’égard des ignorants et des autres. Certains jeunes prêtres d’aujourd’hui parlent ainsi de la « foi gazeuse » de leurs paroissiens ! Enfin, nous sommes tombés dans le fantasme et l’illusion de la toute-puissance, qui nous pousse à nous présenter devant les fidèles et les non chrétiens avec « la » vérité bien ficelée en poche.

La mission, longtemps animée par des Occidentaux, s’est ainsi développée sur le registre de la force et de la puissance, selon l’image que l’on se faisait de la toute-puissance de Dieu et de la vérité révélée. Heureusement que les Africains, les incroyants et l’immense Asie et ses cultures vénérables ont farouchement résisté à ce schéma, nous rendant ainsi un énorme service. Ils nous obligent à repenser notre rapport à la vérité, au nom duquel nous sommes devenus intolérants, arrogants, exclusivistes.

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Photo A. N’Koy

Alors, qu’est-ce que la vérité ? La révélation chrétienne n’identifie pas la vérité avec des savoirs à croire, des enseignements à répéter, des rites à exécuter avec exactitude, mais avec une personne vivante : Jésus-Christ. Elle consiste à entrer dans le rapport filial d’accueil, de dévotion, de familiarité libre et affectueuse que Jésus entretient avec son Père. Elle nous entraîne dans le mouvement d’abaissement, de dépouillement de Jésus, non pas pour devenir des nuls, mais pour sortir de la problématique de la puissance et s’approcher ainsi plus sûrement de tout être malade, abîmé par les blessures de la vie. Elle fait de nous des êtres donnés, livrés pour le bonheur de tous, des frères et des sœurs de toute personne humaine, car fils et filles d’un même père. La vérité est du domaine relationnel : celui de l’amour, dont personne, ni même l’ennemi, n’est exclu. Elle est réfractaire à la puissance, à la manipulation, pour générer liberté, dignité, paix, bonheur pour soi et pour l’autre. Elle est fondamentalement accueil, don, partage, pardon, relation, communion.

La mission est le service de cette vérité-là. Sinon, à la place du Royaume, le dévoiement de la vérité construit la pensée unique de la Tour de Babel [2], génératrice d’incroyance, d’hostilité et de violence dans le monde. Avec tous les chercheurs de vérité, laissons-nous posséder par Jésus, la Vérité et la Vie.

Terre d’Afrique Messager septembre 2009

[1] Vatican II.

[2] Gn 11.

Publié le 6 octobre 2009 par Jean-Paul Eschlimann