Paroles de néophytes

Quel écho rapporter d’une visite à une jeune Église sœur ? Lors d’un séjour au Togo, ce printemps, j’ai eu la chance de passer tout un temps dans la banlieue est de Lomé, sur un grand secteur pastoral desservi par Gérard Bretillot, Georges Klein et Séverin, leur confrère zaïrois. Entre océan, lagunes, forêts et cultures de l’arrière-pays, se juxtaposent des quartiers et des villages en expansion, de plus en plus incorporés à la capitale, et largement dépendants du tout proche port autonome de Lomé. 150 000 habitants, peut-être. Six communautés catholiques, avec quelques 2000 catéchumènes, et des baptisés par centaines à Pâques.

Il y avait bien des façons de se faire l’écho d’un tel ensemble humain et religieux. J’ai retenu une approche transversale et radicale : quelques témoignages d’Africains sur leurs raisons de devenir chrétiens, sur leur début d’expérience en Église. Donc, donner la parole à des Togolais de 10 à 50 ans, habituellement noyés dans de vastes assemblées et silencieux sur eux-mêmes. Dès la première tentative, j’ai été convaincu que c’était bien la bonne méthode. Je serais heureux que vous partagiez mon sentiment. La scène se passe sur la commune de Baguida, à Afanoukopé, la dernière née, dans les années 1997-98, des communautés animées par nos amis. Tôt le matin, Materne Hussherr y faisait ses adieux dans une église-hangar vibrante et recueillie. A midi, toute la bande se retrouvait en bord de mer pour le joyeux déjeuner annuel de l’amicale sma que je découvrais pour la circonstance. L’après-midi, entre la fête des jeunes qui battait son plein à Afanoukopé et une session de couples catholiques, j’entendais, ému, les nouveaux ou futurs baptisés réunis par l’aînée de mes témoins, la multi engagée Marie-Louise Tchiko.

Hubertine, 17 ans, élève de troisième. Baptisée et confirmée de toute fraîche date.
- Mes parents ne sont pas chrétiens. Ce qui m’avait plu, c’est la façon qu’ont les chrétiens de parler de Dieu et de son amour, ainsi que leur façon d’encourager les autres. Quand j’ai connu l’échec au brevet, mon père a voulu stopper l’expérience. Mes frères catéchistes sont alors intervenus pour me garder avec eux.
- Qu’as-tu le mieux compris durant ces trois années ?
- Que le Christ nous aime dans toutes les situations.
- Vois-tu déjà ta place en Église ?
- Je sens qu’en deuxième année, si Dieu veut, je peux faire catéchiste. Je voudrais agir pour ceux qui ne connaissent pas le Christ, et sont aimés de lui.
- Comment envisages-tu l’avenir face aux épreuves que tu peux ressentir ?
- Le Christ te dis que, si tu crois en lui, il peut te sauver.

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Mme Eugénie.
Photo R. Mengus

Mme Eugénie, 48 ans veuve, huit enfants.
- Quand j’étais petite, j’allais à l’église avec ma grande sœur. Après mon mariage, j’ai lâché. Maintenant, j’ai repris la préparation au baptême et à la confirmation. Ainsi, j’ai suivi mes enfants ! Ceux d’entre eux qui sont à Lomé ont fait la fête avec moi !
- Dans la foi chrétienne, qu’est-ce qui vous paraît plus difficile ?
- Dans les commencements, je n’ai pas eu de difficulté. A présent, je trouve dans l’enseignement reçu et dans la prière le courage d’aller de l’avant.
- Qu’est-ce qui vous a marquée au long de ces trois années de formation ?
- La nuit de Pâques, quand l’eau a été versée sur moi, j’ai éprouvé un grand soulagement, comme d’un lourd fardeau qui disparaissait de ma tête. Et j’ai ressenti un éclair de joie.
- Quels pas prévoyez-vous de faire ?
- C’est maintenant que je vais vraiment commencer. En particulier en suivant des enseignements. Je suis devenue membre de la communauté du Sacré-Cœur, et je vais m’appliquer à y être active. Et puis, je vais parler du Christ à ceux qui m’entourent, et spécialement aux femmes.

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Sébastien.
Photo R. Mengus

Sébastien, 25 ans, instituteur.
- Je suis né dans une famille où l’on pratique le culte (vaudou). Avec des amis, j’ai assisté un jour à l’office catholique, j’ai vu des enfants faire leur première communion. Ça m’a touché.
- En quoi ?
- L’éclat, la beauté, la joie. C’était vraiment beau. Et j’ai pris l’engagement de les suivre.
- Depuis que tu as pris ce chemin, qu’as-tu surtout compris ?
- Que le Christ, c’est un Dieu d’amour ; il est miséricorde ; il nous assiste à tout instant. Quelque soient les problèmes, si on se confie à lui, ça marche.
- Qu’est-ce qui te semble encore à découvrir ?
- Ce que j’ai commencé d’apprendre, c’est l’amour d’un Dieu qui se fait tout petit sur terre, le pardon, l’effort de laisser d’anciennes habitudes et de suivre la Parole de Dieu.
- Tu te vois déjà membre actif de la communauté des chrétiens ?
- Oui, je vais faire mon possible pour avoir la communion, la confirmation, et si possible le mariage. Durant mes trois ans de catéchuménat, j’ai beaucoup à apprendre sur le mariage.
- De prendre un si long train, ça n’as pas l’air de te faire peur ?
- Non. C’est long, mais si on espère dans le Christ, rien n’est trop long. Je compte sur lui pour ne pas quitter son chemin.

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Gédéon et Joël.
Photo R. Mengus

Gédéon et Joël, 10 ans, frères jumeaux. Parlent français à la maison.
- Nous avons commencé notre préparation à 9 ans. Au lieu de rester à jouer au ballon, nos parents nous parlaient de la Bible, priaient avec nous et nous ont poussés d’aller commencer la catéchèse. Et nous l’avons commencée.
- Vos parents vous ont laissé le soin, à chacun des deux, de décider de cette démarche ?
- Oui. Nous allions déjà chaque dimanche à la messe avec eux. On va continuer, l’un et l’autre.
- Qu’est-ce qui vous a paru difficile ?
- On n’a rien trouvé de difficile. Parfois, tu t’inquiètes, tu te bats, mais si tu es dans le Christ, rien ne va plus se passer de mal. Alors, on est en joie. On ne s’ennuie pas, on ne regrette pas, on est bien dans la catéchèse, on parle avec nous, on s’amuse ensemble.
(Joël) - Chez moi, c’est difficile des fois. Le mercredi, on laisse autre chose pour aller à la catéchèse. La première année, j’ai eu peur pour mon avancement scolaire. Maintenant non.
(Gédéon) - Ce qu’on ressent de fort, c’est d’avoir la foi et de s’aimer. D’aller à l’autre avec des histoires bibliques, pour l’amener à venir dans le Christ.
- Dans les années de formation qui vous restent, que souhaitez-vous recevoir encore ?
- On veut avoir la foi et être dans le Christ, sans jamais l’abandonner. Des fois, on discute de l’avenir, du métier qu’on fera. Plus tard, si Dieu l’accepte, on sera prêtre et docteur.
- Vous rencontrerez le mal, même en vous. Comment, à 10 ans, allez-vous y faire face ?
(Gédéon) - Je pense que ce qu’on doit faire, c’est d’être unis. Si le malin arrive, notre père nous a toujours dit que, quand on voit qu’on n’est pas sur le bon chemin, quand il y a tentation, on va prier.
(Joël) - Si on rencontre quelque chose de mal, il faut qu’on se parle, qu’on partage et qu’on prie.
- Avez-vous des problèmes avec la paroisse ?
- Non. On apprend à parler et à se parler, à respecter et à réagir pour que la personne te comprenne.

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Mme Fidèle.
Photo R. Mengus

Mme Fidèle, 44 ans, 8 enfants « dans la nature [1] ».
- Mes parents suivent le vaudou. Bizarrement, un jour de Vendredi Saint, j’ai rencontré la procession et décidé de me joindre aux chrétiens. J’avais vu que leur vie est meilleure.
- Qu’avez-vous vécu en catéchèse ?
- J’ai rencontré l’opposition de ma famille : « pourquoi nous as-tu quittés ? » Des amies chrétiennes m’ont soutenue. Je sens à présent le changement en moi. Je supplie Dieu que l’enseignement que je reçois me change davantage.
- Un exemple ?
- Je n’entre plus en transe. Je ne suis plus les mauvais esprits, et je ne fais plus les choses que je ne sens pas.
- Dans l’autre sens, retrouvez-vous dans votre nouvelle vie des valeurs de la culture vaudoue ?
- Là-bas, on nous fait boire des eaux sales. Mon mari, qui m’a abandonnée, pense que l’obscurité et la lumière ne peuvent pas marcher ensemble. Si tu es avec la lumière, tu n’as qu’à poursuivre comme ça.
- Dans l’Église aussi, tout n’est pas propre…
- Si ces choses-là nous arrivent, nous allons nous agenouiller pour prier. Car Jésus, que nous suivons, a été maltraité. Nous aussi, nous allons recevoir des coups. Nous adorons Jésus, pas les prêtres. Nous prierons pour continuer de le suivre. Quand tu rentres de l’assemblée, tu repenses, en te couchant, à ce que tu as reçu dans l’enseignement, dans l’homélie, tu es aidé avec tes frères et sœurs à aller de l’avant.
- Que vous promettez-vous à l’avenir ?
- A toi de rechercher comment tu peux contribuer à faire avancer l’Église. Le mouvement auquel j’appartiens t’y pousse et t’y aide. Quand le feu de bois commence à s’éteindre, on met d’autres branches dessus.

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Marie Louise.
Photo R. Mengus

Marie-Louise ne pouvait manquer d’ajouter son grain de mil à ce panel de néophytes. Ces six-là, elle les estime assez représentatifs des jeunes et des adultes qu’elle accompagne depuis longtemps.
- Je me sens toute joyeuse de les entendre s’exprimer sur leur cheminement. Ils reçoivent si bien l’enseignement de la foi. Les enfants dont les parents sont chrétiens parlent déjà très personnellement de leur expérience. Ils prient avec les grands le soir, ils entendent lire la Bible, ils sont d’emblée très à l’aise. Les autres, entourés comme ils le sont de sectes, ont plus de questions ; ils commencent à s’y retrouver plus tard, en deuxième année.
- Sur quels points sentez-vous autour de vous des résistances à entrer dans l’Église ?
- Quand cette communauté est née, il y a 12 ans, on s’est heurté, dans ce quartier très païen, à de l’opposition. Les gens acceptaient mal que, à défaut de hangar, nous nous réunissions sous le manguier. Certains sont venus avec la machette, pour détruire le manguier. Depuis, j’ai vu des progrès énormes grâce à la formation, aux groupements pastoraux et à l’Esprit-Saint. Nous sommes passés d’une trentaine de membres à 600, les petits enfants viennent, vous les avez vus au Centre culturel. L’hostilité est tombée.
- Votre dernier mot ?
- Catéchistes et prêtres donnent beaucoup, mais c’est Dieu qui est à la source de tout. Je suis très heureuse de voir la communauté grandir à ce point.

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Sébastien, Mme Fidèle et Mme Eugénie.
Photo R. Mengus

Comment ne pas noter aussi l’émotion de l’interviewer ? C’est bien quelque chose comme cela qu’il valait de rapporter de ma visite au Togo. Pourquoi cette émotion ? Mes néophytes répondaient avec un naturel confondant à des questions improvisées qu’ils semblaient avoir méditées de longue date. J’admire encore tant de spontanéité jointe à tant de justesse. En Afrique comme ailleurs, l’Église, ce sont d’abord des personnes, des croyants, des communautés. C’est là que ça se passe – ou pas. A force de ne pas entendre des individus s’exprimer sur eux et sur leur foi, on finit par mal localiser cette foi. Or, c’est bien par des Africains et dans les Africains qu’elle existe pour de vrai. Entre l’orthodoxie régnante et les globalités ethnico-culturelles… Ces hommes, ces femmes et ces enfants ont manifestement plus à dire que ce qu’on les laisse habituellement dire.
Ce qu’ils disent de leur foi – et de la foi chrétienne – sonne extrêmement positif. Écouter, recevoir, suivre, prier, endurer. Ce n’est pas chez eux qu’on apprendra les vertus de la négativité. Ni à intégrer l’absence, le silence de Dieu, la négativité dans le clair-obscur de l’existence croyante. Et pourtant, leur réalisme si évident, si marqué, va bien dans ce sens.
Intégrer. Unifier. A entendre mes néophytes africains, c’est plus de leur côté que du mien que c’est réussi !
J’entends enfin dans ces témoignages un merci, et presque un hommage à l’adresse des parents, des catéchistes, des prêtres et de tous ceux qui se consacrent à édifier une communauté. On perçoit bien, là, comment leur action est reçue du côté des silencieux. Un bel encouragement, et comme un appel montant de la base.

Terre d’Afrique Messager septembre et décembre 2009

[1] C’est à dire « païens ».

Publié le 2 février 2010 par Raymond Mengus