Pierre Knops et l’ancien pays senufo. Etiologie, notes et photos. 1923-1935.

Avant-propos.

Cet ouvrage, réalisé à plusieurs mains, n’a pas de prétentions scientifiques. Il veut raconter le pays senufo autour de documents photographiques et d’écrits de 1923 et 1935. Ces documents sont le fait du Père Pierre Knops (1898-1986) qui publia en 1980, à l’Afrika Muséum de Berg-en-Dal, aux Pays-Bas, son livre sur Les anciens Senufo [1]. Après sa mort, c’est à son complice de toujours, Hubert Jacoby, fondateur du musée de la Société des Missions Africaines de l’Afrika Centrum à Cadier-en-Keer, aux Pays-Bas, que nous devons d’avoir eu accès et de posséder une reproduction de ces documents qui ne sont plus guère disponibles aujourd’hui. Le fait que nous ayons eu la chance de travailler chez les Senufo et de pratiquer la même langue francique que dans le sud des Pays–Bas, nous a valu cette confiance, avec la consigne d’essayer d’en faire encore quelque-chose.
Nous avons eu surtout la chance de consulter l’album photo personnel du Père qui est aujourd’hui la propriété de son médecin aux Pays-Bas. C’est un trésor qui se décline un peu à la manière des aventures d’Indiana Jones comme autant de rencontres et de reportages exceptionnels dont nous pouvons restituer le défilement historique. La comparaison avec l’archéologue de western de Spielberg est sans doute inattendue pour qualifier l’intérêt ethnologique d’un missionnaire à cette époque, mais elle convient bien aux circonstances et à la modernité que Pierre Kops a totalement assumées en collectant ces documents.

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Pierre Knops

Fallait-il essayer de faire une sorte de remake en essayant de tout dire, ou plus simplement faire un recueil accessible au plus grand nombre ? Notre choix s’est porté sur la réalisation d’un documentaire qui raconte le pays senufo et le met en lumière comme cela fut le cas pour son illustre voisin le pays dogon.
Lorsque le besoin s’en fait sentir au fil du récit, nous faisons appel à la compétence de confrères des Missions Africaines et à des collègues prêtres senufo. Les spécialistes du pays senufo sauront eux-mêmes rétablir la rigueur qu’ils auraient souhaitée trouver dans ces pages.
Le Père Knops a aussi produit Un dictionnaire encyclopédique senufo. Il ne fut jamais édité. Par contre nous avons eu copie d’une mouture sous la forme d’abécédaire qui a servi à la rédaction de son ouvrage sur les Senufo. L’expression langagière est d’époque, elle peut surprendre des personnes non initiées. Nous reproduisons ce document tel quel et remercions Madame Laurence Schwartz qui a bien voulu « redactylographier » le texte [2].

Le pays senufo.

Le pays senufo occupe un vaste plateau de granit et de latérite. Il s’étale sur trois pays : la Côte d’Ivoire, le Mali et le Burkina-Faso. Une colonie a émigré au nord du Ghana : les Nafana. Ce plateau est le point de départ d’un vaste réseau de fleuves, de rivières et de marigots. Le Léraba burkinabé, affluent du fleuve Comoé, le fleuve Bandama au centre et ses affluents, le Nzi à l’Est et la Marahoué à l’Ouest, serpentent vers le Sud et l’Atlantique. La Bagoué et le Banifing sont des affluents secondaires qui nourrissent le delta désertique du fleuve Niger. Ils coulent vers le Nord. Les bas-fonds de ce vaste réseau hydraulique sont d’une grande fertilité. En chemin, l’eau s’abrite sous d’étroites forêts galeries autrefois très giboyeuses. Ce sont des lieux chargés de mystère. Ce ne sont pas des frontières mais des lieux qui concentrent les activités et orientent le sens de la vie humaine.

Ainsi, dans chaque famille, village ou chefferie, on protège les abords d’une source ou d’un confluent à titre de logniug : littéralement, une tête d’eau. Selon la coutume, Dieu, que l’on appelle Klotiolo, fit sortir les premiers hommes de l’eau. Ils étaient blancs comme le sont tous les Noirs au jour de leur naissance. Les génies de l’eau étaient à leur service et pourvoyaient la nuit à leurs besoins quotidiens. Une nuit, l’homme ou la femme, c’est selon la qualité du conteur, espionna les génies et tenta de leur faire des avances. Ils étaient très beaux, mais s’estimant trahis, ils abandonnèrent les humains à leur propre sort. Ils ne leurs fournirent plus ni hache, ni daba, pot ou autres instruments nécessaires à la vie quotidienne. Néanmoins, c’est à ces endroits vénérés que chaque année on vient célébrer par un sacrifice la mémoire identitaire des ancêtres du lignage. L’abbé Germain Coulibaly Kalari nous livre ci-dessous une variante de ce mythe.

Chez les Tagbana (région Sud senufo de Katiola entre le Nzi et le Bandama), il y a une série de contes liés aux pratiques sacrificielles. Nous avons seulement voulu reproduire ici un mythe très ancien qui est à l’origine du sacrifice et de certains comportements totémiques. Ce mythe nous a été conté par une vieille dame, Miwoyou Coulibaly, 73 ans, du village de Koffissionkaha, Sous-Préfecture de Timbé.

Le Tagbana lie l’origine du sacrifice à l’origine de l’homme, c’est-à-dire à la création du monde et de l’homme. A l’origine du monde, il y avait les génies créés par Dieu et envoyés sur la terre pour en être les gardiens. Pour accomplir cette tâche, Dieu leur a légué ses pouvoirs, c’est pourquoi ils sont des êtres très intelligents et très puissants. Dieu les a organisés de la façon suivante : les génies clairs, presque albinos, auront la garde de toutes les eaux. Ces premiers n’avaient que la garde des poissons. Ils sont les plus prestigieux parce que plus proches de Dieu. Les autres, métissés, eurent la garde des terres (les savanes et les forêts) : ce sont des génies secondaires mais tout aussi importants, car ils sont les gardiens de la brousse. Jugeant leur tâche trop restreinte et minime, parce que les génies clairs étaient plus sollicités, les génies de la brousse ont demandé et obtenu de Dieu la garde d’autres êtres plus intelligents que les poissons. Dieu leur a confié la garde de tous les animaux sauvages qu’il a créés.

Dieu créa l’homme sans pouvoir extraordinaire, si ce n’est sa force physique et son intelligence, mais il le soumit aux pouvoir des génies. Le premier couple créé vivait dans les marécages avec les génies de l’eau et un jour, il a tenté de s’opposer à eux. Il s’engagea alors une grande bagarre, mais convaincu de la trop grande puissance des génies, il décida de s’enfuir et de s’installer dans la savane. Depuis, il ne rencontra que des difficultés (la faim, la maladie, la mort). Il dut, pour survivre, revenir vers les génies de l’eau pour faire la paix avec eux et accepter leur supériorité. Depuis ce jour, il est obligé de faire des sacrifices pour manifester sa soumission. C’est pourquoi, chaque fois qu’il a des problèmes dans sa vie, le Tagbana demande l’assistance des génies de l’eau dans un acte de soumission qui marque son incapacité à pouvoir bien mener sa vie ici-bas sans leur intervention.

Ce mythe, très répandu dans toute la région, a des conséquences insoupçonnées. Car, pour tout Tagbana traditionnel, chaque fois qu’une femme enfante, c’est d’un être envoyé par les génies de l’eau. Ainsi, chacun possède « son eau » (une rivière originelle) d’où il provient et donc on comprend que pour un problème concernant son existence (maladie, stérilité...), le lieu du sacrifice sera le bord de la rivière ou du fleuve dont il est originaire. La conséquence directe est que le poisson qui foisonne dans cette rivière ou dans ce fleuve, sera son totem parce qu’il pense qu’ils ont une origine commune (surtout le silure, poisson dont la peau est aussi lisse que celle de l’homme).

Tous les problèmes de la vie étant confiés aux génies et aux esprits, naturellement, toute la vie agraire sera aussi fortement marquée par l’intervention des génies de la brousse qui sont gardiens de la faune et de la flore. Le Tagbana demandera alors par un sacrifice au génie de la terre la permission de pouvoir s’y installer pour la cultiver, permission d’autant plus nécessaire qu’il n’est pas de cette terre. Donc l’homme est obligé d’offrir d’abord un sacrifice pour se réconcilier avec les génies qu’il a quittés, et ensuite à ceux de la brousse pour obtenir d’eux la permission de s’installer sur une terre étrangère. Il sait désormais que la réussite de son champ dépend fortement de l’état dans lequel se trouve son génie gardien des terres : s’il est honoré par des sacrifices, c’est la réussite totale. Mais si les contrats ne sont pas respectés, le génie rendra la terre stérile et le paysan peinera pour presque rien tant que réparation ne sera pas faite. De même, personne ne peut s’aventurer dans la savane à la recherche de gibier sans auparavant s’accorder avec les génies gardiens de la brousse.

En clair, les génies occupent une grande place dans la mentalité des gens. Et selon cette croyance populaire, les génies sont des êtres invisibles, mais qui peuvent prendre une apparence physique. Ils habiteraient les lieux naturels : rochers, fleuves, forêts. Ils seraient polymorphes, difformes, nains ou géants, presque tous des ogres. On les décrit souvent sous des traits humains. Corps étirés, à chevelure longue et frisée tombant jusqu’à terre, peau noire ou de teint clair, pieds retournés, yeux exorbités et strabiques, bouche fendue d’une oreille à l’autre.

Mais le Tagbana ne leur fait des sacrifices que parce qu’il leur reconnaît des qualités spirituelles et des pouvoirs efficients, puisqu’ils ont dans leurs mains la destinée de l’homme. Chargé dès les commencements, comme nous l’avons vu, de veiller sur l’homme, le génie a le pouvoir de vous appauvrir et aussi de vous combler de toutes les richesses et de toutes les connaissances (surtout en remèdes traditionnels). Le génie tient donc une place essentielle dans la vie du Tagbana.

Les Senufo, dont on compte 28 sous-groupes, n’ont pas de rois. Ils sont organisés en chefferies. L’autorité politique est exercée par les hommes, mais la pertinence clanique est matriarcale. Ils sont pour les uns, chef de clan, chef de village, chef des terres, de l’organisation initiatique ou d’une corporation artisanale, pour d’autres simplement chefs de famille, de quartier ou de classe d’âge. La succession dans les responsabilités majeures s’effectue toujours dans le lignage matriarcal. Les familles étant polygames, un fils ne succède pas à son père mais à l’aîné de ses oncles maternels dont il doit être lui-même l’aîné des neveux. De la même manière, lors qu’il sera question du « bois sacré », le zingzang, cette forêt initiatique qui jouxte le village, on saura toujours quelle est la « forêt-mère » par rapport à une « forêt-fille ». Les hommes y sont initiés par périodes de sept ans. Ils y apprennent, dans le secret de la nuit, les règles de la survie et de la vie en société.

Le travail de la terre chez les Senufo ne ce conçoit pas en solitaire. Les femmes comme les hommes peuvent prétendre à cultiver une terre. Mais sans traction animale ni mécanisation, on se doit encore, dans bien des villages, de prêter ses bras chaque jour chez un autre cultivateur pour bénéficier à son tour du concours de beaucoup d’autres pour labourer son propre champ. La règle est encore plus sévère pour les gens qui sont en cours d’initiation ou qui entrevoient de se marier. Car il faut cultiver les terres familiales, celles de chef du village et les terres des beaux parents. L’absence au labour est sanctionnée par une compensation pécuniaire.

Alignés au bord du champ et munis de leur large daba, tous les laboureurs entament chacun un sillon. Celui qui achève le sien en premier vient au secours du plus faible. Puis il se décale pour un nouveau sillon, en laissant la chance et la place nécessaire à ceux qui sont d’égale force de rattraper leur retard. Autrefois, des chants et un orchestre rythmaient ce dur labeur. Un concours annuel sur les terres du chef du village désignait le meilleur laboureur qui se voyait attribuer la tefalupitia, l’emblème féminin de la fécondité (fig. 2). C’est une canne surmontée d’une figurine féminine. Ce trophée était remis en reconnaissance du courage du travail et prouvait au récipiendaire ses capacités à trouver une nouvelle épouse ou acquérir des privilèges dans la hiérarchie de sa classe d’âge.

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Fig. 2

[1] Quelques photos que nous présentons dans ces pages ont été publiées dans ce livre dont l’édition est épuisée.

[2] Ce Dictionnaire sera publié sur archeographe dans un second temps. (NdR)

[3] Les photos 16 et 17 ont été prises lors des deuxièmes funérailles du chef Padie. Voir chapitre suivant.

Publié le 25 novembre 2008 par Jacques Varoqui