Pour entrer « Au pays de l’Autre »

Le 12 mai 2009 à 20 heures, les Pères du Saint-Esprit nous ont réservé un bel accueil dans la salle Libermann de la maison Saint Florent à Saverne. Malgré la pluie, le vent et même la grêle, la salle était comble : forte délégation des services de la coopération missionnaire des diocèses de Metz et de Strasbourg, religieux, religieuses, missionnaires spiritains et sma, prêtres diocésains (dont le Vicaire épiscopal de Sarrebourg), prêtres étudiants Africains (qui nous tiendront en haleine par un déferlement de questions), et nombre d’amis motivés par la mission. Tous étaient venus pour rencontrer et écouter le Père Maurice Pivot, l’auteur du nouveau livre de missiologie Au pays de l’Autre.
Jean-Paul Eschlimann, qui avec sœur Geneviève Eguillon, a collaboré à la réalisation de cet ouvrage, ouvrira la soirée par une magistrale méditation sur « L’Autre ». Sœur Geneviève nous dévoilera ensuite comment cet écrit est né et a pris corps au sein de l’équipe « Spiritus », avant que le Père Pivot lui-même ne nous découvre les trois « fils rouges » pour entrer dans le livre sans nous y égarer . Voici le parcours qu’il nous propose.

Premier fil
une certaine image de l’Eglise, liée à l’idée de dialogue

Penser l’Eglise aujourd’hui, c’est la penser comme un processus vivant par lequel Dieu se révèle lui-même à l’humanité et amène son amour au plus près des hommes. C’est ce que nous disons lorsque nous parlons de l’Eglise à partir de l’œuvre de l’Esprit-Saint en elle. Penser l’Eglise comme processus, c’est aussi nous permettre de prendre du recul par rapport aux soubresauts d’une vie ecclésiale, soubresauts qui ne prennent de l’importance que dans un contexte de médiatisation de l’immédiat. La penser comme processus nous permet de reconnaître en elle la progression d’une véritable maturation de la vie ecclésiale, qui se manifeste aussi bien dans la maturation d’une « opinion publique », celle du Peuple de Dieu, que dans celle d’interventions officielles, épiscopales en particulier. Les plus significatives : celle de l’épiscopat de la CERAO s’adressant pour la première fois à l’Europe, en disant : « Cessez de penser pour l’Afrique » ; celle du Président de la conférence épiscopale de France en direction de notre pays, à la clôture de l’assemblée de Lourdes du printemps 2009 ; celle des conférences épiscopales du Tchad et de la R.D.C. face à la situation de leurs pays. Et bien d’autres encore...

Ce processus, tel qu’il est issu de l’événement du Concile Vatican II, peut être perçu comme un processus de décentrement. Décentrement d’une Eglise qui ne se comprend plus d’abord à partir d’elle-même, mais à partir d’une double relation. Décentrement par rapport au Dieu trinitaire, au Dieu qui vient à elle, à la Vérité qui ne sature pas l’Eglise, à cette Vérité vers laquelle elle ne cesse de tendre ; mouvement qui se concrétise par la relation à la Parole de Dieu et appelle son écoute. C’est là qu’intervient la première forme du dialogue que Paul VI a introduite dans sa lettre « Ecclesiam suam » : le dialogue de salut, ce dialogue que Dieu ouvre avec l’humanité dans et par son Eglise. L’Eglise s’y laisse décentrer par son écoute toujours renouvelée de la Parole de Dieu et parce qu’elle se fait le réceptacle de l’amour de Dieu pour l’humanité. Décentrement, enfin, par rapport à l’humanité, dans une relation ouverte par les diverses formes de dialogues qui la font entrer dans une dynamique d’échanges : dialogues dans l’Eglise, dialogues avec les autres confessions chrétiennes, dialogues avec les hommes de bonne volonté et les sociétés, dialogues avec les chercheurs de Dieu et de sagesse.

Ce processus de décentrement est celui auquel renvoie la matrice monastique de toute vie chrétienne, cette matrice qui comporte les trois éléments de l’Ecoute : écoute de la Parole, Lectio divina, de la fraternité à l’intérieur de la communauté, et de l’hospitalité donnée à quiconque se présente.

C’est à l’intérieur de ce processus que peut être pensée l’articulation entre dialogue et mission. Le dialogue n’est pas une simple préparation à la mission ; il s’y intègre comme élément constitutif. La mission inclut le dialogue tout d’abord parce que nous allons à la rencontre des autres, à la manière dont Dieu vient à nous, sur le mode du dialogue. Elle l’inclut d’autre part, parce que, dans la mission, nous allons aussi à la rencontre de l’œuvre de l’Esprit Saint en ceux à qui nous proposons l’Evangile et c’est par le dialogue que nous pouvons accueillir ce travail de l’Esprit.

Nous pouvons relire l’histoire de notre Eglise comme celle d’une Eglise qui a désappris progressivement à dialoguer. En Orient, deux types d’Eglises se sont développées : l’un lié principalement aux Eglises sémites, influencées par la tradition d’Alexandrie, soucieuse de recueillir tout ce qui pouvait venir d’autres sagesses [1] ; l’autre qui prendra forme avec l’Eglise byzantine, identifiant Eglise, empire, foi et culture, lieu d’approfondissement de la foi, mais de fermeture vis-à-vis de l’extérieur. Cette tendance se prolongera dans les Eglises grecques, russe, etc. En Occident, la tradition et la pratique d’échanges entre la vie ecclésiale et les « nations » se sont poursuivies au long des siècles : période d’accueil des « barbares » et de leurs cultures et sagesses, puis des sagesses grecque et arabo-musulmane… Ce n’est qu’à partir du XVIIIe siècle que l’Eglise européenne s’est durcie dans une attitude de repli sur soi, face à une société et à une culture considérées comme hostiles à la foi.

Ce livre fait suite à un premier ouvrage écrit en 2000, qui exprimait l’ouverture de l’Eglise en termes de dialogue. Nous introduisons maintenant, dans le prolongement du dialogue, l’idée d’hospitalité réciproque. Aller vers un dialogue en profondeur exige d’aller vers un échange qui mette en jeu toute une sensibilité, une vision du monde, une manière d’habiter l’univers etc., qui nous renvoie à cette longue fréquentation dans laquelle chacun se fait l’hôte de l’autre. Le langage biblique le suggère, principalement dans les expressions johanniques de demeure réciproque, du Père et du Fils dans le croyant et inversement.

Deuxième fil
une expression renouvelée de la réalité Evangile

Le Concile Vatican II, en particulier la Constitution Dei Verbum et le Décret Ad Gentes, a introduit un changement de problématique fondamental dans la manière de situer la foi et la mission. Nous venons d’une problématique où le point de départ et le centre de la réflexion étaient la réalité de la foi, foi de chacun et foi de l’Eglise, homme allant vers Dieu, action de l’homme dans la démarche de foi et activités de l’Eglise dans la mission. Le premier schéma sur la mission, proposé aux Père conciliaires était construit autour des activités missionnaires de l’Eglise. Celle-ci était présentée comme celle qui enseigne, qui, par son magistère, donnait les repères de la foi chrétienne.
Tout ceci n’est pas récusé, mais resitué dans une toute nouvelle problématique. Il y a maintenant au cœur de la réflexion la réalité du Dieu qui vient à nous, qui se révèle lui-même dans le dialogue qu’Il instaure avec l’humanité. L’Eglise devient celle qui d’abord écoute, reçoit la Parole de Dieu et dont la parole naît de et dans cette écoute. L’Eglise, avant de s’interroger sur ses activités missionnaires, s’interroge sur la manière dont elle est constituée, édifiée par la dynamique missionnaire qui la traverse, mission du Fils et de l’Esprit. La mission dans l’Eglise s’éclaire alors à partir de la dynamique de l’Incarnation, à condition d’entendre « Incarnation » comme cette réalité qui englobe l’ensemble de la vie du Christ, de la conception à la mort dans la Passion.

« Evangile » ne peut s’entendre qu’au présent. Parler de nouvelle évangélisation est un pléonasme. Une évangélisation qui n’est pas nouvelle n’est pas évangélisation. Il n’y a d’évangélisation qui ne se réfère à l’acte par lequel Dieu se rend aujourd’hui présent de la présence radicalement nouvelle qu’est l’événement du Christ. C’est la nouveauté de cette présence que l’Esprit Saint actualise. Ceci demande un travail constant dans notre vie ecclésiale pour que nous ne nous substituions pas à l’Evangile, ou pour que nous n’en fassions pas une réalité du passé.

« Evangile » renvoie à l’origine, à la source, à cette origine qui est le mystère de la bonté de Dieu. Comment mettre la vie humaine sous le signe de la rémission des péchés et de la bénédiction de Dieu et non pas sous celui du malheur ? Comment se mettre au service du bonheur jusque dans le malheur et l’épreuve ?

« Evangile », d’autre part, a une forte implication eschatologique. Seule la force de la réalité finale, de la fin des temps, peut ouvrir l’espace du dialogue entre les cultures, les sociétés et les traditions religieuses. Seule la force de la relation à la fin peut permettre que progresse la paix dans l’humanité, comme nous le fait pressentir l’Apocalypse. C’est dans la finale que cette dimension se déploie et rejaillit sur l’ensemble du livre.

Troisième fil
une certaine interprétation du contexte actuel de l’annonce de l’Evangile

Comment interpréter le contexte de l’annonce de l’Evangile aujourd’hui ? Si, au début du livre, le contexte de la mission est pensé en termes de mondialisation, l’analyse s’affine tout au long du parcours et se précise à son terme. Sans en reprendre l’ensemble, nous en donnons un élément déterminant que nous nommons « l’individuation de la vie humaine et l’individualisation de la société ».
La première expression, individuation de la vie humaine, désigne ce qu’a produit la foi chrétienne dans la conception de la vie humaine : Abraham, nommé par son nom, reçoit de Dieu une mission qui fait de lui un « unique ». Cet aspect s’inscrit progressivement dans la culture et la société, en particulier dans la tradition gréco-latine de l’Europe de l’Ouest, avant de se déployer petit à petit sur tous les continents. L’individualisation d’une société, c’est bien autre chose. Elle se fonde sur l’occultation de la dimension d’altérité de l’individu. Se construit alors une société qui tourne autour de l’individu-roi, emprisonné dans la revendication de ses droits, où le vivre-ensemble s’aménage tant bien que mal dans un second temps.

L’interprétation du contexte permet de mieux percevoir la pertinence de l’annonce de l’Evangile aujourd’hui et s’affine au fur et à mesure de l’enracinement plus profond de l’Eglise dans la Parole de Dieu.

[1] Cf. Epître à Diognète et Clément d’Alexandrie.

Publié le 12 août 2009 par Maurice Pivot