Prélude à un pèlerinage en Éthiopie

Quelques aspects particuliers du christianisme éthiopien à Gondar.

Un rapide tour d’horizon ecclésial pour commencer

Messager-Terre d’Afrique [1] a montré quelques facettes de l’Éthiopie chrétienne. Ralliement est le lieu où l’on peut exposer d’autres réflexions pour comprendre ce paléochristianisme africain toujours vivace. Le dialogue interreligieux où interchrétien n’est pas évident dans le pays.

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Les Sages syriens.
Photo D. Syren

Nos collègues spiritains ou jésuites de rite latin œuvrent en relative bonne entente avec l’Église éthiopienne locale pour peu que l’intérêt commun du développement social en écoles et dispensaires soit assuré. Des évêques catholiques sont nommés à la tête de vicariats apostoliques et du diocèse d’Addis-Abeba. Des conférences théologiques communes sont programmées. L’Eglise catholique de rite local est plus proche dans sa forme liturgique des pratiques syriaques uniates, car elle ne possède pas de Saint des Saints, ni de Tabot (la représentation du décalogue, trésor de l’Arche d’Alliance). Elle a des tabernacles, comme chez nous !… Et malgré l’usage de la langue locale, cela ne permet pas d’en faire une religion vraiment autochtone.

Ajoutons à cela une forte avancée peu délicate des évangélistes américains dans le sud du pays pour que le paysage du christianisme éthiopien suffise à crisper l’actuel « Pape Paul d’Ethiopie » dans les initiatives de dialogue interreligieux. L’islam s’est surtout développé au sud du Pays. Il est parfois interdit de séjour dans les villes saintes du Nord où il fut sérieusement combattu. Faute de mosquées, la prière se fait alors dans les ruelles de banlieues ! Rien n’est facile dans ce pays… La ville qui, à mon sens, exprime le mieux tous ces contrastes religieux est Gondar, au Nord du lac Tana.

Gondar est une ville culturelle influencée par la renaissance portugaise du XVIe siècle. Mais l’art et les pratiques traditionnelles religieuses y sont vivaces. En voici quelques exemples qui n’ont pas manqué de me mettre en appétit de sens car le contexte est celui d’une accumulation d’interprétations assez particulières.

La liturgie de Jérusalem

A Gondar ce jour-là, j’étais réveillé vers 4h30. Avant 5h00, j’ai entendu avec stupéfaction, une clameur de chants scandés aux tambours et aux sistres. C’était l’ouverture matinale de la liturgie de Jérusalem décrite déjà en 381 par la pèlerine Égérie :
Chaque jour avant le chant du coq on ouvre les portes de l’Anastasis (l’église), tous se rassemblent prêtres, moines, moniales et laïcs. C’est la vigile matinale. De ce moment et jusqu’à l’aube on dit des hymnes, on répond aux psaumes… Mais dès qu’il fait clair, alors on dit les hymnes du matin et l’évêque et le clergé (…) bénissent les fidèles [2].

En Éthiopie, le dimanche, lundi, mardi, jeudi, samedi, c’est l’heure de l’Eucharistie. Une bénédiction se fait alors vers 16h. Mercredi et vendredi il y a une bénédiction matinale et il faut depuis la veille jeûner ou pratiquer l’abstinence jusqu’après l’Eucharistie qui a lieu vers 16h. Je n’ai pas entendu dire ni lu que l’abstinence ou le jeûne soit un exercice de pénitence, mais plutôt un acte de foi qui célèbre la gloire de Dieu. J’ai aussi entendu le mézouine, plus lointain et moins impressionnant, et c’était vers six heures.

La villégiature balnéaire de Fasilades

En visitant ce que l’on appelle les bains de Fasilades, le roi qui fonda Gondar chassa les Jésuites au XVIIe siècle et restaura la foi traditionnelle, on ne peut qu’être surpris par la formidable collusion de sens qui est attachée à ce site. Après avoir été une sorte de riviera royale, une grande piscine au centre de laquelle se trouve une sorte de castel, les lieux sont réquisitionnés par l’Eglise qui en fait un mémorial comme d’un second baptême, celui de la renaissance de la foi en souvenir de Fasilades.

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Gondar.
Dessin J. Varoqui

Chaque année on y célèbre avec faste la fête du baptême du Seigneur vers le 19 ou le 20 janvier. La piscine, qui est habituellement à sec, est remplie d’eau, le Tabot de la ville épiscopale (symbole de l’Arche d’Alliance) est transporté dans le castel au milieu de la piscine. A ce moment le lieu devient église. Le prêtre qui en a la charge et la foule jeûnent pendant les festivités qui durent quatre jours, car « la gloire de Dieu plane au dessus des eaux ». La gloire de Dieu planait aussi au dessus du Jourdain lorsque Jésus fut baptisé.

Au dernier jour de la fête, l’Évêque jette dans la piscine un petit esquif que la jeunesse s’empresse de saisir avant qu’il ne coule car il représente l’arche de Noé. S’il coule, c’est aussi toute l’Eglise qui coule, car Noé dans son arche reçut les prémices du baptême [3]. Les jeunes font tout ce qu’ils peuvent pour mouiller la foule qui en redemande. Ensuite la piscine est vidée jusqu’à l’année suivante.

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Icône éthiopienne.
Aquarelle J. Varoqui

Sans rentrer dans les détails de choses qui me sont très familières en symbolique chrétienne, j’ai pu remarquer qu’une bonne partie des références allégoriques éthiopiennes étaient dues à la pratique d’un livre qu’eux seuls font figurer dans la liste officielle des textes bibliques. Il s’agit du « Livre des Jubilés » qui, symboliquement, de sept ans en sept ans ou multiple de sept ans, mémorise l’essentiel de l’Ancien Testament [4].

L’histoire de Noé y est en bonne place. C’est une sorte d’Histoire Sainte assez sophistiquée, parfois rébarbative par son aspect moralisant qui date de l’époque essénienne. Noé et les siens y sont promis au salut par la foi. Cela permet d’établir un pont de signification entre l’Ancien Testament, l’Évangile et le souvenir de quelques pratiques juives qui restent toujours vivaces dans le style de vie éthiopien. Il a sans doute servi de vade-mecum missiologique comme le fut aussi le Dittochaeon de Prudence au Ve siècle, qui est l’ancêtre des « Histoires Saintes des Évangiles de notre enfance » [5].

Les anges de Debré Birhan Sélassié, église de la Trinité à Gondar

Des anges, il y en a partout et dans toutes les églises. Mais à Gondar, les séraphins peuplent tout le plafond de l’église. Capables de tout brûler dans leur entourage, ils sont de redoutables justiciers et des protecteurs que l’on aime bien. Il y a aussi les archanges au nombre de sept. Ouriel qui est préposé au monde et au Tartare. Raphaël est préposé aux esprits des humains. Ragouel châtie le monde et les luminaires. Michel est préposé aux hommes de bien et au peuple. Sariel est préposé aux esprits qui pèchent contre l’Esprit. Gabriel est préposé au paradis, aux dragons et aux Chérubins. Remiel est chargé par Dieu du soin des ressuscités.

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Séraphins sur le plafond de l’église de Gondar.
Photo D. Syren

Tout cela fait appel à l’apocalyptique dont l’Éthiopie a été la seule à conserver un ouvrage très particulier, le « Premier Livre d’Hénoch. » Il est intégré comme le livre des Jubilés au corpus biblique local. Ce qui surprend, surtout dans la deuxième section de l’ouvrage, par l’insistance sur l’émerveillement spirituel auquel est invité le croyant. Nous sommes très loin de notre notion abominable et effrayante du jugement dernier et de fin du monde. La perspective n’est pas la même.

« … Un tourbillon m’a enlevé de la face de la terre et m’a déposé à la frange des cieux… J’ai vu… les demeures des saints, les lieux de repos des justes. Là j’ai vu qu’ils demeuraient avec les anges et reposaient parmi les Saints… Ils imploraient pour les humains, la justice coulait devant eux comme de l’eau…
Ils demeuraient sous les ailes du Seigneur des Esprits et tous les justes étaient aussi beaux devant lui que la lumière du feu… [6]. »

Que faut-il de plus pour envisager à notre tour de faire ce pèlerinage impressionnant de 9 à 10 jours. J’en lance le défit pour septembre 2011. Il faudra économiser près de 3000 Euro par personne (on fait beaucoup de trajets en avion) et il n’y aura de la place dans de bonnes conditions que pour 14 personnes et l’accompagnateur.

Texte et dessins de Jacques VAROQUI sma, Haguenau 2009

[1] Terre d’Afrique mars 2009. Cet article est repris sur ce site.

[2] Cf. Extraits de « Égérie, journal de voyage », P. Maraval, Coll. Sources Chrétiennes, éd. Cerf. 2002.

[3] On pense bien sûr à Origène et à ses commentaires bibliques.

[4] Cf. « Jubilés », dans La Bible, Ecrits Intertestamentaires, Pléiade, Gallimard, 1987.

[5] Pas de traduction française récente disponible, mais une très bonne publication espagnole avec une précieuse table synoptique.

[6] Cf. même référence que plus haut : Hénoch I, Pléiade, Gallimard, 1987.

Publié le 11 août 2009 par Jacques Varoqui