Quarante jours à Kinshasa

Les 16 et 17 janvier 2010, la République Démocratique du Congo a célébré respectivement le 9e anniversaire de l’assassinat de Laurent Désiré Kabila (ancien président) et le 49e anniversaire de l’assassinat de Patrice Emery Lumumba, père de l’indépendance et ancien Premier Ministre. Ces deux anniversaires ont eu lieu dans un contexte de crise générale marquée par des guerres militaires à l’Est et au Nord, et par l’effondrement du tissu social, économique et politique, alors que le pays s’apprête à célébrer, le 30 juin prochain, ses 50 ans de souveraineté.
Du 5 décembre 2009 au 14 janvier 2010, je me suis rendu à Kinshasa pour des démarches administratives en vue d’obtenir un nouveau passeport, biométrique. J’ai été impressionné par un contraste saisissant : la dégradation du tissu socio-économique, politique, et la lueur d’espoir qui traverse le visage de chaque Kinois, heureux de vivre, malgré tout.

Le climat social

Le climat social est précaire. « Kanga journée », c’est l’expression qui circule parmi les Kinois pour exprimer la joie d’avoir trouvé une boule de fufu pour « clôturer sa journée ». Cette boule, tout le monde s’affaire à la trouver, et à tout prix.
Il se développe alors un esprit de cupidité. La corruption généralisée, institutionnalisée, est tolérée et pratiquée même par ceux qui sont commis à la combattre : les policiers, les magistrats, les hommes d’Eglises... Le slogan « tolérance zéro » sensibilise plutôt à payer les commissions à chaque stade des démarches. Les tracasseries policières, administratives, et même de ceux qui détiennent un certain pouvoir social (les commerçants, les transporteurs, les médecins...), créent un climat de nervosité dans la population. La courtoisie, même dans les rapports interpersonnels se transforme facilement en agressivité.
Le gouvernement est incapable d’offrir des emplois et de payer des salaires décents. Un directeur d’école par exemple touche à peine 50 $ (45 €) ! Pour leur prime de fin d’année, les policiers ont reçu chacun 1 kg de riz et 1 poulet pour deux. Le gouvernement a décrété 2010 « année du social », et le peuple espère et attend avec impatience l’amélioration des conditions de vie.

La vie économique

En RD-Congo, il n’existe pas, à vrai dire, de classe moyenne. Les riches, évalués à environ 10% de la population, détiennent l’ensemble des secteurs de production. Le développement du secteur informel ne favorise pas la mise en place d’une réglementation économique qui garantisse la justice et l’équité en matière des prix. Ceux-ci sont tout simplement arbitraires. La dégradation des infrastructures routières rend la circulation en véhicule difficile, voire impossible, même dans la ville de Kinshasa.
Circuler en ville suppose du courage et de la patience. Les routes ne sont plus que des tracés, le goudron a disparu de plusieurs voies et les pluies diluviennes qui s’abattent régulièrement n’arrangent pas du tout la situation. Pour atteindre le centre-ville depuis Kimwenza (environ 25 km), il faut compter 3 heures, tellement il y a de bouchons. Des Chinois s’activent à réparer quelques routes, surtout au centre-ville. Mais c’est très éphémère. Certaines routes réparées ont été aussitôt emportées par des ravins. Une blague circule à propos d’une Congolaise qui a eu un enfant avec un Chinois. L’enfant est mort quelques jours après, laissant la pauvre dame inconsolable. Pour compatir à sa douleur, ses amies lui ont dit de ne pas s’en faire, il fallait s’y attendre : les produits chinois n’ont jamais eu longue vie. Cela décrit l’état d’esprit général face à l’agitation chinoise sur le pays. La confiance y est, mais la méfiance davantage.

La vie politique

La vie politique est caractérisée par la faiblesse de l’autorité de l’Etat. Beaucoup d’agitation de la part des politiciens, mais c’est pour garantir leurs propres intérêts. Ils sont prêts à toute répression. On assiste à un trafic d’influence très développé. Les mobutistes d’hier sont devenus les kabilistes d’aujourd’hui. On a l’impression qu’il existe, de la part de tous (et même de l’élite intellectuelle), un mutisme général. La population congolaise est comme prise en otage par un clan. Les médias ne diffusent pas une information de qualité : publicités, prédications, musiques et danses, théâtres, propagandes politiques à longueur de journée.
Cependant les gens gardent toujours le sourire, le désir de vivre, et surtout, la foi. On assiste à une forte demande de religion de la part de la population, mais on a l’impression qu’elle rime avec la crise sociale. La pratique religieuse devient malheureusement le refuge des faibles.

L’Eglise catholique

L’Eglise catholique, qui jouit du statut d’opposant, organise la société civile, dénonce des abus de pouvoir de la part des responsables politiques et condamne l’exploitation illicite des ressources minières par de grands cartels d’intérêts internationaux. Ceux-ci alimentent les conflits à l’Est du pays et détournent l’attention des gouvernants des vrais problèmes socio-économiques que vivent les populations civiles.
Dans ce contexte, l’urgence de la mission consiste à annoncer une parole d’espérance, à s’engager dans la conscientisation des personnes, à promouvoir la justice sociale, à former les nouvelles générations à une vraie culture de la paix. Cette conviction est partagée par l’ensemble des responsables religieux catholiques qui, à l’occasion du double jubilé de l’espérance célébré le 6 décembre 2009 à Kinshasa [1], ont lancé un appel à la vigilance aux fidèles chrétiens et aux hommes de bonne volonté : que la conscience commune des peuples ne soit pas prise en otage par des idéologies qui divisent et sèment la guerre et la terreur.

Le peuple congolais aspire à une vraie paix. 30 ans de mauvaise gestion, c’est trop ! 20 ans d’instabilité politique et de guerre, ça suffit ! Si le jubilé de l’indépendance nous offre ce bilan, il est temps aujourd’hui que le pays se construise, avec le concours de tous ses fils !

Ralliement, mars-avril, n°2-2010

[1] 50 ans de l’érection de la hiérarchie ecclésiastique locale en RD-Congo, au Rwanda et au Burundi, et 25 ans d’existence de l’Association des Conférences Episcopales d’Afrique Centrale.

Publié le 3 juin 2010 par André N’koy Odimba