Que dire de Charles le Bienheureux ?

Le 13 novembre 2005, Jean-Paul II béatifiait Charles de Foucauld. Voici l’homélie qui fut dite à cette occasion par Mgr Claude Rault, évêque de Laghouat-Ghardaia, en Algérie.

Que vous dire de Charles le Bienheureux ? Tant de choses ont déjà été soulignées… écrites, dites, révélées… Que pourrais-je ajouter encore ?

Je m’arrêterai d’abord sur sa conversion, cette irruption de Dieu dans sa vie. Un Dieu qu’il avait peu à peu oublié, dès son adolescence, mis de côté sans peut-être même s’en apercevoir. Et voici qu’au fil de son existence d’élève paresseux, d’officier bien peu zélé, d’amateur de réceptions raffinées, au fil de son réveil tardif de patriote, puis d’explorateur audacieux, voici que peu à peu s’est éveillé en lui la soif d’une autre vie, d’une vie qui ait du sens, vers l’En Haut.

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Statue de Charles de Foucauld devant St-Pierre-le-Jeune, à Strasbourg, érigée pour la béatification.
Photo M. Heilig

Le sentiment d’un grand vide avait fini par le hanter. « Je faisais le mal, mais je ne l’approuvais ni ne l’aimais. Vous me faisiez sentir un vide douloureux, une tristesse que je n’ai jamais éprouvée qu’alors, elle me revenait chaque soir, lorsque je me trouvais seul dans mon appartement » écrit-il dans une de ses méditations. Mais Dieu n’abandonne pas les siens. « Tu as pitié de tous parce que tu peux tout. Tu fermes les yeux sur les péchés des hommes pour qu’ils se repentent » avons-nous entendu dans le Livre de la Sagesse. Dieu est patient. Il attend son heure.

Et c’est grâce au témoignage de vie de musulmans que va s’amorcer ce réveil : « L’islam a produit en moi un profond bouleversement. La vue de cette foi, ce ces hommes vivant continuellement en présence de Dieu, m’a fait entrevoir quelque chose de plus grand et de plus vrai que les réceptions mondaines ». Cette expérience d’une existence vécue aux côtés d’hommes de l’islam va le provoquer, l’amener à retrouver la foi de son enfance. Il a 28 ans.

Les retrouvailles avec son Dieu se passent dans le secret du confessionnal, sans bruit, dans un murmure, une reconnaissance enfin avouée, un engagement pour la vie, le désir de ne vivre que pour ce Dieu encore à découvrir. Mais il a été séduit. Et cette séduction prendra la forme d’une blessure d’amour. Un amour toujours à affiner, une recherche incessante et brûlante qui ne le quittera guère. Le voilà parti pour un long voyage qui va le mener jusqu’au bout de lui-même. Vaste désert que le cœur humain !

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Statue de Charles de Foucauld à Strasbourg.
Photo M. Heilig

Le premier appel entendu, commence une longue errance, une longue vie à la poursuite de ce Dieu. D’abord dans la vie monastique. Mais ce n’est pas assez. Et voici que le Dieu qu’il cherche va prendre visage humain dans ce Jésus de Nazareth dont il visite le pays, là-bas, en Galilée. Jésus de Nazareth. C’est la découverte d’un Dieu pauvre, démuni, humble, toujours à cette place impossible à lui ravir, la dernière. Le Dieu d’En Haut est à chercher dans l’En Bas.

Ce nomadisme spirituel va l’amener aux confins du Sahara. Il a alors 43 ans. Il y va non pas pour l’amour romantique de ce désert, mais pour l’amour du plus lointain. Et cet amour-là va encore s’élargir. Ce Jésus rencontré, contemplé, recherché dans les longues méditations de Nazareth, il va le trouver de façon plus concrète et moins romantique à Beni Abbès et au Hoggar, dans les petits et les exclus, ceux qui n’ont pas leur place dans la société humaine. Il va le rencontrer dans ceux qui ne partagent ni son univers religieux ni sa culture.

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Statue de Charles de Foucauld à Strasbourg.
Photo M. Heilig

Et il va leur consacrer son temps, son énergie. Non pas de façon condescendante, mais en s’incarnant le plus possible, avec cette blessure continuelle et lancinante de ne pouvoir les rejoindre à cette dernière place, toujours occupée par son « Bien Aimé et Seigneur Jésus ».

Vivant au sein d’une population qui ne partage pas sa foi, il aimerait bien leur communiquer la sienne. Lui qui était animé du feu de l’Évangile, il va se taire, dans ce respect infini de l’autre et découvrir que c’est par toute sa vie qu’il est appelé à crier l’Évangile : c’est sans doute le plus bel héritage qu’il nous laisse. Il se contentera de parler au Bien Aimé dans l’Eucharistie, célébrée et contemplée, et à travers l’Évangile incessamment médité…

Lui qui rêvait de donner sa vie pour les autres, c’est d’eux qu’il va la recevoir au moment où, atteint du scorbut, il allait mourir. Ce sont les pauvres qui lui ont donné la leur. Toujours Nazareth. Il va pousser plus loin encore cette incarnation en se mettant à l’école de la culture et de la langue de l’autre car c’est lui l’étranger, c’est à lui de faire le pas, en commençant par les premiers balbutiements de l’enfant. Au cours de longues heures de travail et d’acharnement, il se met à l’école de la langue, relève plus de 6000 vers de poésie, compose un dictionnaire de 4 volumes. Sa vie va se passer ainsi, partagée entre l’accueil, l’adoration et l’étude, jusqu’au jour de ce 1e décembre 1916, où il sera tué sur le seuil de son bordj à Tamanrasset.

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Statue de Charles de Foucauld à Strasbourg.
Photo M. Heilig

Allons-nous rester maintenant à contempler la vie de cet homme, comme s’il avait obtenu enfin quelque brevet de perfection ?

Mais nous savons qu’il n’a pas relevé avec succès tous les défis qu’il s’était donnés tout au long de sa vie. Il serait dommage de nous méprendre sur ce point : il n’est de perfection qu’en Dieu. Dieu seul est Le Saint, Dieu seul est Le Parfait. Son existence sera sans cesse tiraillée par la souffrance d’être si loin de ce Dieu qui pourtant lui est si proche ! Lui qui a rêvé d’une vie de fraternité avec des compagnons s’est avéré inapte à la vie communautaire. Lui qui a tant médité sur la fraternité universelle a eu des propos sur les protagonistes adverses de la première guerre mondiale que nous ne pouvons pas admettre. Tout proche qu’il était des populations du Sud Saharien, il n’a pas pu imaginer leur développement en dehors du colonialisme, fût-il à visage humain. Son sang guerrier se réveillait parfois devant les conflits engendrés par des populations rebelles. Il rêvait de martyr, et il s’est laissé enfermer dans son bordj avec des armes dont il avait interdit la possession à ses éventuels compagnons de Fraternité. Et c’est peut-être cela qui a provoqué sa mort ! Et nous pourrions facilement nous faire l’avocat du diable sur bien d’autres ombres de son existence ! Mais je crois que c’est déjà fait…

Vous allez peut-être penser que je suis entrain de ternir la figure d’un homme dont j’ai tracé tout à l’heure les grandes lignes en termes plutôt élogieux ? Non ! Nous ne devons jamais oublier que Charles était un homme, pétri de la même terre que nous, animé par les mêmes remous intérieurs, les mêmes contradictions, les mêmes errances.

Et si cela nous en disait plus sur l’amour tel que Jésus nous le propose ? Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimé [1]… Voici mon commandement : aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimé [2]. Ah ! S’il n’y avait pas ce « comme » qui rend à jamais impossible d’aimer comme Jésus a aimé ! Voici, je crois, la grande blessure de Charles, qui est aussi la nôtre, à chacun d’entre nous : celle d’un désir d’aimer qui ne peut atteindre sa plénitude. Mais heureuse plaie de l’amour blessé car elle peut être un stimulant pour aller de l’avant.

Charles de Foucauld nous laisse un héritae à faire fructifier, des devis à relever. Il nous laisse une œuvre inachevée. Allons-nous l’enfermer dans un musée de piété ou relever nos manches pour continuer le sillon tracé ?

Défi de la douceur et de la non-violence évangélique.

Défi de l’amour fraternel à vivre au sein d’une communauté.

Défi d’une fraternité vécue à l’échelle planétaire, au delà de toute manifestation de haine ethnique et revancharde, au delà de tout sentiment de supériorité nationale ou culturelle.

Que nous ayons voulu ou non la béatification de Charles de Foucauld, nous sommes pris au piège de son propre message et de son œuvre inachevée.

Il ne s’agit pas tant pour nous de placer notre bienheureux sur des autels, de porter sa médaille à notre cou, d’honorer ses reliques, que de nous mettre à son école, c’est-à-dire à l’école de Jésus, son Bien Aimé et Maître Jésus. Si nous voulons marcher sur les pas de Charles, il n’y a pas d’autre chemin que celui qui passe par Jésus de Nazareth, Celui qui a pris la dernière place.

Terre d’Afrique juin 2009

[1] Jn 15, 9.

[2] Jn 15, 12 ; 13, 34.

Publié le 18 juin 2009 par Claude Rault