Que reste-il de la mission ?

Est-ce que l’Eglise est mission, ou est-elle seulement en mission quand elle a le temps ? New deal, revival, néo-apostolique, néo-catéchumène… et voici la nouvelle évangélisation ! Est-ce que cela se place dans la même ligne que ces mouvements ? En fait, qu’est-ce que la mission et qu’est-ce que l’évangélisation ? Il serait peut-être bon de revenir aux fondamentaux bibliques de la mission de l’Eglise.

Ensemble
La mission n’est plus dans un « ailleurs » lointain. Elle n’est plus ad extra et même plus ad gentes, car les gentes sont partout. On se rend de plus en plus compte que cette fameuse évangélisation de l’Europe, qu’on a vue comme nouvelle terre sainte, était en fait un leurre et que transporter l’Eglise romaine dans un autre continent est toujours une utopie. Il faut « lire » la mission à la lumière de l’Evangile qui nous dit : « Allez par le monde entier, proclamez l’Evangile à toutes les créatures [1]. » Vous allez recevoir une puissance, celle du Saint Esprit qui viendra sur vous ; vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre [2]. »

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Ecole de la mission de Kombolokoura (Côte d’Ivoire).
Photo Pierre Kunegel

La mission devient ainsi un témoignage de vie – une vie selon l’évangile, que l’on vit soi-même avant toute proclamation en paroles. Cela se fait dans l’Esprit reçu et selon les béatitudes, dans la pauvreté et la miséricorde, le pardon et le partage, et non par l’installation d’une structure religieuse faite de rites et de mythes – une religion parmi bien d’autres. Cette vie heureuse sera vécue dans l’Esprit du Seigneur et dans une communauté comme le montre le livre des Actes : « Ils étaient assidus à l’enseignement des apôtres et à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières… Tous ceux qui étaient devenus croyants étaient unis et mettaient tout en commun. Ils vendaient leurs propriétés et leurs biens, pour en partager le prix entre tous, selon les besoins de chacun [3]. »

Réconciliation
C’est de la folie pure, qui nous expose aux rires et aux quolibets du monde, surtout aujourd’hui. Paul, lui, avait accepté cette situation et la présente en plusieurs endroits : « Car je pense que Dieu nous a exposés, nous les apôtres, à la dernière place, comme des condamnés à mort : nous avons été donnés en spectacle au monde, aux anges et aux hommes. Nous sommes fous à cause du Christ, mais vous, vous êtes sages en Christ ; nous sommes faibles, vous êtes forts ; vous êtes à l’honneur, nous sommes méprisés. A cette heure encore, nous avons faim, nous avons soif, nous sommes nus, maltraités, vagabonds, et nous peinons en travaillant de nos mains. On nous insulte, nous bénissons ; on nous persécute, nous endurons ; on nous calomnie, nous consolons. Nous sommes jusqu’à présent, pour ainsi dire, les ordures du monde, le déchet de l’univers. Je ne vous écris pas cela pour vous faire honte, mais pour vous avertir, comme mes enfants bien–aimés [4]. » La politique missionnaire de Paul, comme celle de Luc, est simple : aller vers les hommes en détresse, où qu’ils se trouvent, et réconcilier l’humanité d’abord avec elle-même. Tout l’évangile de Luc, depuis la naissance de Jésus jusqu’à la croix, est ainsi tourné vers les pauvres parce que le pauvre est un exclu et que Jésus est venu pour intégrer tout exclu dans une communauté réconciliée de partage et de pardon. Nous sommes au centre même de la mission. Elle n’est pas ailleurs.

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Finitions à l’église de Lataha (Côte d’Ivoire).
Photo Jean-Pierre Frey

Errements
Mais les temps ont changé ! Qui vit encore la mission ainsi ? D’ailleurs, qui l’a jamais vécue ainsi en dehors de Paul de Tarse et de ses compagnons ? Personne ne fait plus cela aujourd’hui parce que nos bons chrétiens se préoccupent surtout de « construire » une tour, comme dit l’évangile, la tour de l’Eglise romaine autour de son pape-empereur. Le Christ et son évangile semblent bien avoir été pris en otages dès les premiers grands conciles. Car lors du fameux édit de Milan, en 313, l’Eglise est déjà devenue une puissance politique, avec son magistère omnipotent [5]. La mission se réduisait à imposer une vérité qui allait devenir rapidement « violence » dans le face à face Rome-Constantinople où chacun voulait dominer l’autre au nom de la vérité - sans charité, forcément [6] - et au détriment de l’homme. Cela avait commencé dès la querelle de l’Assemblée de Jérusalem, d’où l’Eglise est sortie bicéphale : ouverte et missionnaire avec Paul, repliée et conservatrice avec Pierre. Que sont alors devenues les paroles des Actes : « ils mirent tout en commun » ?

Libération
Il me semble urgent aujourd’hui d’inviter l’église à la kénose [7]. C’est la même démarche qu’a faite Jésus, le fils de Dieu : avant de mettre « pied à terre », il s’est dépouillé de toute prérogative inutile pour se mettre au niveau du plus petit des hommes et vivre les béatitudes en donnant sa vie. C’est à cela que nous prépare le baptême que nous avons reçu dans l’Esprit et qui a fait de nous un peuple de prêtres, de prophètes et de rois : prêtre pour célébrer la fraction du pain et le mémorial, prophète pour proclamer, et roi pour prendre ses responsabilités. Toute la dynamique est en place. C’est le vrai pilier de l’évangélisation car c’est la véritable consécration de l’homme à sa mission de témoin de l’évangile… « Allez, baptisez-les et faites des témoins [8]. » Ce n’est pas l’Eglise qu’il faut sauver mais l’homme, pour qu’il puisse continuer sa mission auprès de ses frères. Beaucoup se posent aujourd’hui la question suivante : la mission est-elle encore possible après l’échec apparent de 2000 ans d’évangélisation ? Or ce devrait être le vrai nom pour la mission, qui consiste à faire pénétrer le levain de l’évangile dans la pâte du monde [9] et non pas de construire un monde religieux parallèle appelé « Eglise ». N’oublions pas que Jésus est « sorti » du Temple et de la ville de Jérusalem et que c’est à Béthanie qu’il a construit sa première communauté avec ceux qui l’ont suivi.

Si le missionnaire n’est pas témoin par sa vie, il n’est qu’un de ces techniciens qui viennent installer une nouvelle usine dans un pays émergeant : une sorte d’ingénierie du salut qui rend l’homme totalement dépendant de la machine, une fois de plus, au lieu de le libérer à la suite de Jésus !

[1] Mc. 16, 15.

[2] Lc. 1, 8.

[3] Ac 2, 42-45.

[4] 1 Cor 4, 9-15.

[5] Qui ne deviendra « infaillible » qu’en 1870 !

[6] In veritate caritas ?

[7] La kénose est le dépouillement absolu pour se mettre au service de l’autre.

[8] Lc. 24 ,48-49. C’est le texte fondamental qui ouvre sur Ac. 1, 8.

[9] Lc 13,21.

Publié le 17 février 2011 par Jean-Pierre Frey