Raconte-moi Charles de Foucauld

Frère Charles de Jésus

Je me suis souvent demandé pourquoi j’ai mis tant d’années à connaître Charles… Pourtant, son nom ne m’était pas inconnu, je l’avais bien entendu ou même lu… Combien de personnes ai-je ainsi croisées sans même m’en rendre compte ? Jusqu’au jour où j’ai eu le privilège de la rencontre avec lui par une amie. Elle a mis sur mes lèvres sa prière, celle que depuis je redis tous les jours, cette prière d’un homme qui met toute sa confiance dans un Autre, à l’imitation de son Bien Aimé frère et Seigneur Jésus.

Mon Père, je me remets entre vos mains ;
mon Père, je me confie à vous ;
mon Père, je m’abandonne à vous ;
mon Père, faites de moi ce qu’il vous plaira ;
quoi que vous fassiez de moi, je vous remercie ;
merci de tout ;
je suis prêt à tout, j’accepte tout ;
je vous remercie de tout ;
pourvu que votre volonté se fasse en moi, mon Dieu,
pourvu que votre volonté se fasse en toutes vos créatures,
en tous vos enfants,
en tous ceux que votre cœur aime,
je ne désire rien d’autre, mon Dieu ;
je remets mon âme entre vos mains sans mesure ;
je me remets entre vos mains,
avec une infinie confiance,
car vous êtes mon Père.

Partir et revenir

Si Charles a bénéficié par naissance d’un entourage affectueux et baignant dans la foi [1], il connaîtra aussi, avec la disparition des siens et l’influence de maîtres positivistes, l’abandon progressif de la foi. A son ami de toujours Gabriel Tourdes, il écrira en 1891 : nous avons hélas désappris ensemble à prier le Bon Dieu… En cela Charles de Foucauld est très moderne. Il a connu, comme tant d’hommes aujourd’hui, l’impératif du positivisme qui ne peut rien accepter qui ne soit pas objet d’analyse au microscope : n’est acceptable que ce qui est vérifiable et quantifiable.

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Photo Famille Spirituelle CF

Jusqu’au jour où, dans sa recherche inquiète, il demande à l’abbé Huvelin des explications sur la foi chrétienne… Huvelin comprend que cet homme n’a pas besoin d’explications intellectuelles mais d’une expérience réelle de rencontre ; il lui demande de se mettre à genoux et de se confesser. Charles résiste d’abord, il n’est pas venu pour cela, mais la grâce a déjà fait son chemin dans ce cœur qu’elle travaille depuis des années. Charles se met à genoux et se confesse, et Huvelin le fait communier. Du coup tout bascule. Charles fait l’expérience de la visite pour lui du Dieu d’amour que tout cœur attend et pour lequel nous sommes faits : nullement rebuté par sa créature, Dieu, au contraire, trouve ses délices à se donner à lui. Charles ne pourra plus concevoir sa vie autrement que totalement donnée à Dieu et aux plus petits, aux derniers de ses frères et sœurs.

La première étape sera la recherche passionnée de la compagnie du Bien-Aimé. Pour cela, Charles part loin de tout ce qu’il a connu. Il entre à la Trappe de ND des Neiges, mais n’y trouvera pas à satisfaire son désir d’être avec Jésus pauvre, ce Jésus dont Huvelin disait qu’il a tellement pris la dernière place… Charles va donc demander à rejoindre une Trappe plus pauvre, mais l’insatisfaction le gagnera à nouveau parce que les gens qu’il croise pour des visites à des malades ne sont pas protégés comme les moines le sont… Oui, nous vivons pauvrement, dira-t-il, mais pas pauvres comme les gens, pas pauvres comme Jésus à Nazareth. Toute la vie de Jésus est une vie non protégée, une vie offerte… Charles est travaillé par le mystère de l’Emmanuel, qu’il qualifie de Nazareth. Pas étonnant alors qu’il se mette à rêver d’une vie différente, une vie qu’il imagine retirée dans le foyer de la Sainte Famille, entre Marie et Joseph, dans la sainte compagnie de Jésus. Lorsque ses supérieurs de la Trappe lui donnent enfin l’autorisation de suivre son intuition, c’est pauvre et sans titre qu’il viendra demander l’hospitalité aux Clarisses de Nazareth, sous le nom de frère Charles de Jésus.

Rester et accepter

Il y est très heureux, dans sa petite cabane de jardinier… Il a accès à la chapelle jour et nuit et passe des heures au pied du tabernacle. Mais Charles est un homme d’action et, très vite, des tentations de toutes sortes vont l’assaillir [2]. Peut-être ferait-il mieux de retourner à la Trappe ? Ou alors, comme le lui suggère la mère abbesse des Clarisses, serait-il bon maintenant de fonder une fraternité avec des compagnons ? Huvelin le supplie de rester à Nazareth.

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Petites Srs de Jésus au Kenya.
Photo Famille Spirituelle CF

Poussé par la nécessité d’être reconnu, il accepte peu à peu l’idée du sacerdoce. Lui qui ne voulait pas être considéré mais rester à la dernière place, voilà qu’il découvre tout le bien qu’il pourrait faire en étant ordonné prêtre. Il pourra surtout ressembler à l’unique prêtre, l’humble Jésus. Il découvre l’appel à porter le divin banquet non pas aux amis, aux familiers, mais aux plus éloignés, à ceux qui n’ont jamais entendu parler de Jésus, à ceux qui ne pourront pas l’inviter à leur tour… Encore une fois, il y discerne la ressemblance avec le Bien Aimé venu le trouver, lui qui était perdu : Quand tu donnes un déjeuner ou un dîner, n’invite pas tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni de riches voisins, sinon eux aussi t’inviteront en retour, et cela te sera rendu. Au contraire quand tu donnes un festin, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles, et tu seras heureux parce qu’ils n’ont pas de quoi te rendre : en effet cela te sera rendu à la résurrection des justes [3].

Se laisser conduire

Des pauvres, des estropiés, des gens qui ne pouvaient pas lui rendre, il en rencontre lors de sa reconnaissance au Maroc, et c’est tout naturellement vers là que se tourne son regard. Mais, à cause des difficultés politiques, il ne peut y entrer. Il s’installe en Algérie, non loin de la frontière marocaine, à Béni-Abbès, où il construit un « ermitage » qui ressemble plus à un petit prieuré qu’à une fraternité telle que nous les connaissons aujourd’hui. Ce qu’il a appris jusqu’à présent, c’est la vie monastique, une vie rythmée par la prière, le moyen d’être avec son Bien Aimé. Il garde donc cette structure et, fidèle à cette tradition, donne une grande importance à l’accueil. Il voudrait être un frère pour chacun de ceux qu’il rencontre. Il ouvre alors sa porte, et se laisse déranger par ceux qui passent maintes et maintes fois dans la journée… Il a établi la fraternité en dehors du bourg, parce que les nomades pourront aussi venir, eux qui ne peuvent entrer dans les villes et les villages.

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Mais vient le temps aride où peu de monde s’arrête, parce qu’il se trouve un moment à sec, lui qui avait beaucoup de choses à donner, des remèdes, du fil, des aiguilles, des semences… Il comprend que ces visites n’étaient pas pour lui ni pour celui dont il veut témoigner, mais pour ce qu’il distribuait. Peu à peu, l’Esprit le pousse à aller plus loin, à s’enfoncer plus avant à la rencontre des frères qui sont loin. Son ami Laperrine lui offrira la possibilité de réaliser ce rêve : il souhaite en effet la présence de Foucauld plus au sud, en lien étroit avec les tribus touaregs alliées à la France. Charles descend ainsi vers Tamanrasset. Dans ce village qui comptait alors une quinzaine de feux, il se demande où il serait mieux de s’installer. Il hésite entre deux positions : la première, vers laquelle il penche spontanément, se trouve légèrement à l’écart. Il pourrait ainsi garder une certaine solitude pour être seul avec Jésus et assez de recul pour pouvoir accueillir [4] … Ou dans le village, ce qui l’amènerait à être mêlé à la vie des habitants… C’est alors qu’il entend cette voix qui le guide et le conseille : C’est l’amour qui doit te recueillir en moi et non pas l’éloignement de mes enfants.

Il semble que l’Esprit Saint a enfin réussi à le conduire là où il ne voulait pas aller. Désormais, le fait d’être mêlé à la vie des gens ne sera plus un obstacle à l’amour de son Bien Aimé… Charles acceptera même de rester sans pouvoir célébrer l’Eucharistie, par amour pour ceux à qui il a lié sa vie [5]. Il commence à comprendre que le vrai tabernacle dans lequel Jésus veut demeurer, c’est lui ! De même, il avait commencé à traduire les Evangiles en langue touareg et se rend compte que cela n’intéresse personne. Il voulait porter le divin banquet, mais il reconnaît qu’on n’a pas besoin de lui. Mais alors, qu’est-il venu faire ici ? Sa conscience d’une vie offerte en pure perte s’aiguise ; elle l’habitera jusqu’au bout. C’est vrai qu’il se trouve bien seul et, se sentant vieillir, comme la dernière olive oubliée sur l’arbre. De plus, il reçoit peu de courrier, il se sent abandonné et tombe malade du scorbut. Il pense mourir sans personne [6]… C’est alors qu’un voisin pousse sa porte, et le voyant couché et sans forces, comprend ce qu’il faut faire. Il recueille le lait des chèvres, ce lait précieux réservé aux enfants et aux malades, et c’est Charles qui va le recevoir… Et il va guérir ! Alors, lentement, il comprend…
Lui qui voulait tant apporter l’Evangile à ses voisins, le voilà devenu l’heureux bénéficiaire de cette Bonne Nouvelle de la part de ces voisins qui ne connaissent pas l’Evangile : J’étais malade, vous m’avez visité. J’étais étranger, vous m’avez accueilli. J’avais faim, vous m’avez nourri. J’étais nu, vous m’avez habillé [7]. Dieu l’avait précédé et il ne le savait pas. Et voilà Charles qui exulte de joie à l’image du Bien Aimé : Je te rends grâce, Père d’avoir caché cela aux sages et aux savants et de l’avoir révélé à ces petits ; oui Père, c’est ainsi que tu l’as voulu dans ta bienveillance [8]… Pas étonnant alors qu’il reconnaisse qu’on n’a pas besoin de lui [9] … Oui, Dieu a précédé Charles dans ces petits auxquels il voulait faire connaître l’Evangile. Dieu l’a précédé et il en est, lui, le bénéficiaire émerveillé.

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Petites Srs de Jésus en prière en Inde.
Photo Famille Spirituelle CF

Alors, nous dirons-nous, à quoi bon se fatiguer à l’Evangélisation ? Oui, la question vaut la peine d’être posée ! Je ne me sens pas d’y porter une réponse catégorique, mais l’expérience de Charles nous invite peut-être, tout en faisant ce que nous avons à faire, à ne pas oublier que le premier à porter la Bonne Nouvelle, c’est le Seigneur lui-même. Et puis, si nous voulons l’annoncer comme Jésus, il nous faut d’abord devenir du pays, devenir l’un d’eux, et, sur ce chemin, être des veilleurs qui guettent le retour du Maître au parfum qu’il laisse en ceux sur qui il a répandu son Esprit. Pour devenir un frère, il nous faut devenir petit et sans puissance, faible, désarmé, à la ressemblance de Jésus qui s’est livré entre nos mains.

Puissions-nous ne jamais oublier ce bon sens du Dieu très bon qui ne demande pas tant que nous fassions pour lui, mais avec lui, et nous réjouir ensemble de ce monde que Dieu a tant aimé parce que, dès les origines, il a vu que cela était bon…

Terre d’Afrique juin 2009

[1] Il nous le rappelle lorsqu’il écrit comment il a appris à prier avec sa mère.

[2] Toutes ces tentations sont développées dans le livre d’A. Chatelard, Le chemin vers Tamanrasset, aux éditions Karthala, dans le chapitre Les tentations de Nazareth.

[3] Luc 14,12-13.

[4] C’est le schéma qu’il connaît bien depuis Béni-Abbès.

[5] Pendant 6 ans, il n’aura pas l’autorisation de garder la réserve eucharistique à cause des conditions précaires de son installation.

[6] Dans une lettre de cette époque on peut percevoir son cri intime, sa soif, quand il s’exclame : Si seulement je pouvais dire que j’ai un ami…

[7] Mt 25, 35.

[8] Cf Lc 10, 21 et Mt 11, 25.

[9] Ces paroles ne sont pas de Foucauld directement, mais rapportées par le Docteur d’Hauteville, lors d’une de ses visites à l’Assekrem, ermitage dans le Hoggar où Charles s’était installé sur le passage des caravanes de Touaregs et où il terminera de rédiger son dictionnaire touareg/français et français/touareg.

Publié le 18 juin 2009 par Yves Meyer