Renaissance !

Dans le dernier Ralliement, n°4 (juillet-août 2009), ce qui a suscité mon plus vif intérêt, c’est la référence à l’époque de la Renaissance, dont divers traits de civilisation innovants peuvent éclairer nos problèmes actuels.

Une série de nouveautés
Il est vrai que saint Thomas More, Erasme et autres Sébastien Brant ont apporté du jamais-vu, de l’inouï. N’oublions pas, cependant, un puissant facteur de subversion : la Bible traduite en langues vernaculaires. Nous pouvons constater encore aujourd’hui, dans le domaine de la peinture, un fait un peu subversif : dès le 15ème siècle, en peu d’années, les maîtres ont appris à créer sur leurs tableaux l’effet de perspective, inconnu jusque-là, comme s’ils voyaient leur sujet avec une conscience « plus large ». D’autres, en astronomie, éprouvent le besoin de situer l’homme dans l’univers ; ils cherchent et découvrent les lois qui régissent les corps célestes. Sur terre, la géographie prend une autre dimension. Certes, des Vikings ont pu jadis rallier les côtes du Canada, mais il leur manquait la conscience d’aborder un nouveau continent : Christophe Colomb lui-même mettra du temps pour acquérir une telle conscience.
Dans tous les domaines de recherche, nous assistons à l’émergence de « l’esprit scientifique » : une sorte de poussée, de besoin spontané, de questionner, de chercher, comparer, classer animaux, plantes, et même les pierres. Compter les pattes du moustique ! Quelle idée ! Depuis longtemps pourtant on savait compter jusqu’à six. A la même époque, la banque moderne s’organise : on prête à intérêt, on place de l’argent « pour faire de l’argent », ce qui était jusqu’alors strictement prohibé par la morale. Et enfin l’imprimerie : les Chinois la connaissaient déjà, me direz-vous. Oui, ils imprimaient par planche entière, gravée une fois pour toutes. Désormais, un texte est décomposé en lettres, mobiles, réutilisables à volonté. Et là comme en d’autres secteurs, l’artisanat deviendra industrie.

Magister dixit
Nombre d’anthropologues voient dans ces faits proprement innovants une mutation de la conscience, qui confère à l’homme une sorte d’assise solide, la confiance en lui-même et en son propre jugement. René Descartes nous en fournit un exemple : Je pense, donc je suis. L’essentiel est le Je pense. Le sujet pensant se voit doté d’une autorité intangible ; et de là découle tout le reste. Jusque-là, l’expression courante n’était pas Je pense, mais : il m’est avis que, es deucht mir, methinks... D’où la référence directe à la Bible, la contestation des autorités, tant politiques que religieuses, avec comme corollaires le rejet des indulgences payables en espèces, le refus de porter les armes, le baptême réservé aux seuls adultes, etc.
Sans tarder, les pouvoirs politiques - Charles-Quint, François 1er... - recourent à la répression, souvent sanglante. Et que fait l’Eglise, première visée ? Elle convoque un Concile [1] qui a pour souci majeur de renforcer le statu quo et qui, face aux croyants avides de réformes, face aux foules de « réformés », organise la contre-réforme, au lieu d’innover pour sortir de l’ornière. Un concile non de réconciliation, mais de recatholicisation [2]. Visiblement, les autorités de tous bords n’ont à peu près rien compris de ce qui se produisait dans la réalité humaine.

Moralisme ou modestie ?
En effet, la Renaissance ne générait rien de moindre qu’un séisme dans les profondeurs de la conscience individuelle, une plus large vision des situations, une autre perception des réalités, fondement de la volonté d’autonomie personnelle et morale. Et nous voici devant la délicate question des critères de moralité. Si, auparavant, il était nécessaire et suffisant d’obéir à son chef, à son curé, etc, il n’en allait plus de même désormais. La scholastique a bien mis en lumière les conditions de l’acte moral : une parfaite connaissance des éléments de décision et une volonté totalement libre de se déterminer [3]. Maintenant, dans la vie concrète, connaissez-vous beaucoup de cas où ces deux conditions sont pleinement réalisées ?
Le croyant adulte qui perçoit cette relativité (non-relativisme) de la qualité morale de l’acte ne va plus se laisser traiter en mineur, en enfant sous tutelle. Alors, que demander au sujet pensant et agissant, bien obligé de décider pour agir ? Simplement qu’il agisse honnêtement et sincèrement au mieux des moyens en sa possession.

En conséquence, le moraliste, ainsi que toute autorité morale, s’investira essentiellement à éclairer les consciences, en se gardant bien de rajouter une pression morale à toutes les autres, déjà bien assez lourdes : émotions, urgences, contraintes familiales ou sociales… Eclairer oui, non pas imposer. En somme, prendre en considération et respecter l’Esprit dans le Temple qu’est, selon saint Paul, chacun de nous, en réalité.

[1] Le Concile de Trente (1545-1563).

[2] Cette période est traitée, de façon quelque peu édulcorée, dans Histoire du Catholicisme, de Jean-Pierre Moisset, Flammarion, 2006, voir pages 310ss.

[3] « Mit vollem Wissen und Willen », « Avec plein savoir et vouloir », in Catéchisme du diocèse de Strasbourg, et ailleurs.

Publié le 20 septembre 2009 par Fernand Kochert