Solidaire

Un certain septembre 1970, j’ai débarqué chez les Agni de Côte d’Ivoire avec mes gros sabots. Sortant du séminaire et de la Fac, j’arrivais avec des dossiers bien ficelés, des vérités bien claires, des savoirs à transmettre pour formater les Agni selon ce que je pensais savoir de la volonté de Dieu.

Je logeais d’ailleurs au presbytère, maison dans laquelle les deux missionnaires européens que nous étions avaient recréé quelque chose de l’ambiance bien de chez nous. Je me suis mis immédiatement à prêcher et à catéchiser, car il faut bien se rendre utile ! La réaction des Agni allait me signifier rapidement que, si j’étais physiquement présent en Afrique, je n’y étais pourtant ni de cœur ni de mentalité. Je ne leur avais pas donné l’hospitalité dans mon cœur et ma pensée.

Rien de tel à Noël. Dieu débarque en Jésus de Nazareth, une nuit, à la lisière du monde humain et animal, dans une mangeoire, comme à la dérobée. Il vient sur la pointe des pieds, humblement, dans l’impuissance d’un bébé. Il n’a rien d’un universitaire qui arrive pour placer ses thèses ou d’un missionnaire pressé de remplir des chapelles ! Quel dépouillement, quelle simplicité, quelle humanité !

Dieu prend le temps et le chemin de la solidarité authentique, totale. Je le comprends mieux en réfléchissant à mon expérience passée. Au bout de quelques mois de présence et de mission, je me rendis compte de mon déphasage par rapport à la réalité agni. Je décidai alors, avec l’accord de mon responsable, de m’insérer réellement, profondément, dans le peuple qui m’accueillait. Je fus reçu par une famille, dont j’allais partager la vie quotidienne pendant plus de trois ans, travaillant, mangeant, dormant, me lavant, fêtant tout comme eux. Je me suis inséré dans un système de parenté, devenant le fils d’une telle, l’oncle de tel autre, le grand et le petit frère des hommes et des femmes de la concession. Je participais aux luttes pour la santé et le bien-être de tous, partageais les soucis et les souffrances qui survenaient, prenais ma part dans les dépenses collectives, les cotisations pour l’aménagement du village, me réjouissais des naissances et fêtais les réussites comme tout le monde. Plus je portais en moi leurs désirs, leurs espérances, leurs souffrances, voire les conséquences de leurs erreurs, plus je leur donnais l’hospitalité dans mon cœur et leur devenais solidaire en humanité et dans le désir de salut et de bonheur. Ma manière d’annoncer l’Evangile en fut totalement bouleversée.

Fort de cette expérience, je comprends que le cadeau le plus précieux que Dieu nous offre à Noël, c’est son hospitalité et sa solidarité. Pendant trente ans de vie à Nazareth, il prend le temps de nous fréquenter sans bruit, d’apprendre notre langue – celle de notre faim -, d’écouter nos désirs, nos doléances, nos joies et nos peines. Dans son cœur, il offre à toutes nos réalités humaines une hospitalité extraordinairement délicate, respectueuse et tendre.

Hospitalité et solidarité : les maîtres mots du mouvement de Dieu vers nous. Aussi est-il si étonné et peiné de voir que nous lui refusons le même accueil et la même hospitalité en lui opposant l’endurcissement de nos cœurs, surtout par le rejet du frère blessé, de la sœur faible, étrangère, marginalisée, du voisin seul ou malade, de l’autre différent.

Et si nous devenions disciples de son hospitalité et de sa solidarité ? Et si nous bâtissions ensemble une Église accueillante et hospitalière à toute réalité et détresse humaine, un monde où chacun est une chance, une bénédiction pour l’autre ? Jésus essuiera-t-il encore le rejet des siens cette année ?

Publié le 24 janvier 2009 par Jean-Paul Eschlimann