Souvenir de mon séjour au Togo (2e partie)

Collège Saint Joseph (Lomé) de 1956 à 1962

1956 : nouvel économe du collège

Le Père Jean-Pierre Sprunck était supérieur du collège. Ensemble nous faisions du bon travail. Il me laissait les mains libres, je lui soumettais mes projets et lui les approuvait en me donnant son avis. Le collège était alors en pleine expansion. Tous les ans, les élèves augmentaient. Il fallait donc transformer, acquérir du mobilier, l’adapter. J’ai pu ainsi aménager une salle en laboratoire de physique et de chimie, avec une grande table en carrelage blanc et les places des élèves en gradins. Cela avait un bel aspect. Il a fallu aménager la buanderie, avec de grands bacs en béton pour le rinçage. Le réfectoire des élèves était installé dans une grande salle prévue pour les spectacles, à charpente métallique et couverte en tôle. Il y faisait très chaud, il a donc fallu y mettre un plafond. Il n’y avait pas de budget pour tous ces travaux. Il fallait jongler avec la caisse.

Le terrain de football

J’avais en projet un grand terrain de sport et de football, de l’autre côté de la route menant à l’aéroport. Nous avions là un grand terrain entre la route et la lagune, en forte déclivité et parsemé de trous car il avait servi de carrière pour fabriquer des briques. Avec l’accord du Père Sprunck, j’ai attaqué ce chantier sans qu’un sou ait été prévu pour cela. J’ai pu récupérer de petits wagonnets et des rails à la carrière d’Agbelouvé. Pour les travaux, j’ai pu obtenir de l’administration des prisonniers pour lesquels il a fallu me porter garant. J’allais ainsi à la prison trois fois la semaine, quelquefois quatre, chercher quinze détenus avec un garde armé. Je les prenais l’après-midi pour quatre heures environ. Vers les seize heures, nous faisions un arrêt casse-croûte que les prisonniers appréciaient bien.
Le travail consistait à enlever jusqu’à deux mètres de terre du côté route pour combler le côté lagune et arriver à mettre le terrain à peu près à niveau. C’était un travail de longue haleine, qui a duré des mois et des mois. Quant aux prisonniers, il n’y avait pas de problème, ils étaient heureux de venir et abattaient pas mal de besogne.

Ce que je redoutais depuis le début arriva pourtant un jour. Un soir, au moment de monter dans le camion pour repartir à la prison, il en manquait un. Je me suis dit : « me voici dans de beaux draps ! » Fini les travaux, adieu les prisonniers ! Le garde et les autres détenus ont vu mon embarras. L’un d’eux me dit alors : « Je sais où il habite, il a dû aller chez lui, dans le quartier Nord, à Ahanoukopé, vers la lagune. Je vais y aller avec un de mes camarades et nous le ramènerons. »
Fallait-il leur faire confiance ? Sans trop réfléchir, je me suis dit qu’il fallait risquer le coup. J’ai donc arrêté le camion près de la lagune et mes deux zouaves sont partis. Les quelques minutes d’attente furent terribles et interminables. Quand tout à coup les voilà qui reviennent, encadrant le fugitif dans un piteux état. Il avait en effet été un peu malmené. J’ai vu que le garde avait un soupir de soulagement, comme moi d’ailleurs. Sur ce, j’ai demandé aux prisonniers de taire cet événement et de ne rien dire à personne. Ce fut le seul accroc de ce genre pendant tout le temps des travaux.

Au bout de sept mois, le terrain était à peu près plat. Il était impensable pour moi de faire le nivelage à la main. Je me suis adressé aux travaux publics, faisant jouer mes connaissances, et j’ai pu obtenir une niveleuse. Celui qui conduisait l’engin était sympathique et connaissait son travail. En deux jours il me fit un terrain de toute beauté, 120m de long sur près de 60 de large. Cela m’avait coûté les casse-croûtes, mon temps et ma sueur en sus, mais j’étais content.

Hilda, la bonne gardienne

Ma chienne Hilda, un berger allemand, était au collège une figure légendaire. Elle n’était jamais attachée, les élèves la connaissaient et la respectaient. Elle avait à peine quelque mois quand, un jour, elle arriva dans mon bureau toute trempée et sale d’eau de lessive. Il fallut lui donner un bon bain. Puis j’allai voir le washman et son boy et leur demandai qui l’avait jetée dans l’eau sale. Aucun des deux, bien sûr ! je leur dis alors : « Moi, je peux oublier, mais la chienne n’oubliera pas. »
Deux ans plus tard, alors qu’elle était couchée comme tous les matins à mes pieds, au bureau, elle s’élança dans la cour du collège et, peu après, j’entendis un cri. Elle venait de mordre le boy du washman à la cuisse. La chienne était vaccinée, mais j’ai immédiatement conduit le boy à l’hôpital pour des soins. En route, je lui ai dit : « C’est toi qui l’a foutue dans l’eau sale quand elle était petite ? » Il me répondit : « Oui, mon Père. » La morsure n’était pas grave.

Ce fut la seule histoire qu’il y eut avec Hilda. Les enseignants comme les élèves n’en revenaient pas de sa gentillesse. Ainsi, à midi, elle m’accompagnait au réfectoire des professeurs. Je leur avais demandé de ne rien lui donner. A la fin du repas, je disais à Hilda : « Va chercher ta gamelle. » D’un bond elle traversait la cour et elle rapportait de la véranda de mon bureau son écuelle en plastique. Tout le monde était en admiration.

Le soir, alors qu’il faisait nuit, il arrivait que des élèves sortent du dortoir dans la cour. Eh bien ! Ils étaient immédiatement arrêtés par la chienne. Je leur avais recommandé dans ce cas de ne pas bouger et d’attendre que je rappelle le chien. Tout se passait bien, en général. Alors qu’il n’y avait aucune clôture autour du collège, jamais il n’y eut d’histoire ni de vol.

Nourrir les Pères et les élèves

Question ravitaillement, on trouvait tout à Lomé pour la table des professeurs. Pour les élèves, par contre, le Père Noël avait pris l’habitude d’aller acheter ignames et maniocs au marché de Haïto, à l’ouest de Chra. J’ai donc continué comme lui. Seulement le pick-up Ford dont je disposais devenait trop petit. Aussi ai-je acheté pour ces voyages un camion Ford de 3,5 tonnes à Madame Georgette Quenum. J’allais me ravitailler tous les quinze jours. Je quittais Lomé tôt le matin en compagnie de Zacharie, mon homme à tout faire, et de ma chienne Hilda. A Nuatja, je prenais Madame Thérèse, qui faisait le marché avec Zacharie. L’après-midi, je venais charger et nous revenions à Nuatja.

Là nous attendait le Père Edmond Gasser, toujours heureux de nous revoir. Je passais souvent la soirée avec lui. Il était vraiment de compagnie agréable. Il avait de plus l’art de raconter les choses. Et on l’écoutait volontiers. Il avait bien connu le Père Rimli et disait de lui qu’il était un saint homme. Ainsi, alors qu’il construisait l’église d’Agou, le Père Rimli était sans le sou et devait arrêter les travaux parce qu’il n’arrivait pas à payer les factures. Il lui arrivait alors de passer la nuit en prière dans la vieille chapelle, les gens le trouvaient là le matin, endormi. Sa prière devait être efficace car le jour même il recevait de Suisse un chèque du montant dont il avait besoin.
Le père Rimli maîtrisait assez mal la langue du pays. Cela ne l’empêchait pas d’écouter inlassablement les confessions. Ce qui le faisait sursauter, c’était les mots mewo ahassi, qui désignaient le péché de chair. De sa main gauche il empoignait alors la grille du prie-Dieu, qui s’enlevait facilement, et de son poing droit fermé, il boxait sur le champ le pénitent en lui disant : « Toujours là mewo ahassi là ! » Il remettait la grille comme si rien ne s’était passé et continuait la confession. Les fidèles connaissaient le Père et acceptaient de bonne grâce cette pénitence.
Une autre fois, il s’était rendu à la gare attendre un confrère. Il faisait les cent pas sur le quai quand il aperçut une soutane blanche. Il avança et lui tapa sur l’épaule : « Alors ? Bon voyage ? » la personne se retourne, et le Père, sans s’excuser de sa méprise, la repousse en disant : « Toujours là, Haoussa là, habillé comme Père ! »

Le Père Gasser, surnommé Kiker, aimait bien partager ses souvenirs missionnaires. Le lendemain matin, avec Zacharie et ma chienne, nous repartions pour Lomé. Sur le chemin du retour, j’avais pris l’habitude de m’arrêter à Agbelouvé pour saluer le Père Kwakumé. Il avait fait ses études du temps des Pères allemands. Il parlait couramment l’allemand, et le français, bien sûr. C’était un prêtre togolais qui avait sincèrement en haute estime les missionnaires blancs.

Le presbytère qu’il habitait était misérable ; il disposait de peu de ressources mais il était heureux. Je lui laissais toujours quelques vivres et boissons, et il ne tarissait pas de remerciements pour m’être arrêté chez lui et avoir passé un moment en sa compagnie.

Publié le 8 septembre 2010 par Joseph Folmer