Souvenirs de mon séjour au Togo de 1951 à 1972

A mon retour d’Afrique en 1972 pour continuer à vivre par la pensée ces belles années d’Afrique, j’ai ressenti le besoin de mettre par écrit quelques faits marquants de ma vie missionnaire au Togo. En voici quelques extraits.

Ordonné prêtre le 12 février 1951 à Lyon par le Cardinal Gerlier, j’ai pu m’embarquer au mois d’octobre 1951 pour le Togo. L’embarquement se fit à Marseille sur le Hoggar, un vieux rafiot, qui fit son dernier voyage avant sa mise à la retraite. Nous étions deux Pères à bord, le Père Henri Kuenenann en route pour la Côte d’Ivoire et moi-même pour le Togo. Pour un premier bain de chaleur c’en était un ! Notre cabine attenait aux cuisines et, qui plus est, était au dessus des machines. Nous ne pouvions y dormir tellement il faisait chaud. Je me rappelle encore, le Père Kuenenann voulait me faire plaisir et me dit : « Viens, j’ai plusieurs tablettes de chocolat dans ma valise, on va se les taper. » Quelle ne fut pas sa surprise en ouvrant la valise, le chocolat avait fondu et en recouvrait tout le fond. Après 17 jours de voyage, je suis enfin arrivé à Lomé.

Il n’y avait pas encore de port. Le bateau restait au large, on nous transvasait dans une barcasse au pied du bateau et, arrivés au wharf, on nous y déposait en panier. Ce transbordement avait son charme. Mon frère Jean Baptiste, alors professeur au collège Saint-Joseph, et le Père Robert Simon, Supérieur de l’Ecole Professionnelle, m’y attendaient. Après un cours arrêt à l’évêché pour saluer Monseigneur Strebler, on m’a conduit à Amoutivé, où m’attendait le Père Frédéric Steiner, Supérieur de la paroisse. J’ai passé cinq ans dans cette paroisse, autrement dit jusqu’en juin 1956. Amoutivé était alors la deuxième paroisse de Lomé, sous le vocable de Saint Augustin. Elle possédait une immense église, un immense hangar métallique, et une belle chrétienté. Nous avions en charge aussi Agouévé comme station secondaire, au nord de Lomé sur la route de Tsévié. Les premiers mois, je les ai passés à me perfectionner dans la langue éwé. Au mois de mars j’ai pu passer mon examen, et j’ai pu entendre à partir de ce moment là les confessions en langue éwé.

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L’église d’Amoutivé.
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Le Père Steiner, en ce début 1952, est rentré pour un congé bien mérité et a été remplacé à Amoutivé par le Père Joseph Meyer. Avec lui, nous avons fait du bon travail. Il m’avait confié la direction de l’école qui comprenait alors près de mille élèves. Le chef Adjallé, grand soutien de la mission, nous avait pris en amitié. Chaque année, nous organisions un immense pique-nique dans la cocoteraie de Bé pour les 1000 écoliers. Le chef Adjallé fournissait un bœuf et plusieurs chèvres avec le riz. Moi-même, avec l’aide de l’armée car j’étais en même temps aumônier militaire, je fournissais les cuisines roulantes de l’armée. C’était chaque fois une réussite.

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Le Père Folmer à Amoutivé.
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Amoutivé était une paroisse jeune et vivante. Les samedis, nous les passions pratiquement du matin au soir à confesser. Nous prenions à peine le temps de manger. La récompense, nous l’avions le dimanche, une église comble et recueillie. J’ai pu assez vite y installer des haut-parleurs car, dans cette immense église, il fallait s’égosiller pour se faire entendre. Les ressources de la paroisse étaient assez faibles. Nous ne recevions aucune aide de l’évêché. Nous avions aménagé un enclos clôturé, et souvent nous y organisions du théâtre en plein air. Cela ne rapportait pas mal. D’autant plus que nous avions une école en chantier à Ahanoukopé.

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Le Père Furst.
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Le dimanche soir, nous prenions en général un moment de détente. Les Pères Fürst, Noël, Gasser et Simon venaient et on s’asseyait sur l’escalier de la sacristie. On buvait une bière ou un cognac Perrier et on discutait d’un peu de tout. C’était vraiment un moment de détente.
Le Père Fürst se mettait en quatre pour me faire plaisir. Ainsi, il me proposa, pour me faire connaître le pays, d’accompagner Monsieur Nassif à Assahun, à une cinquantaine de kilomètres de Lomé. Ce monsieur m’y déposa et me reprit deux heures après ; entre temps, j’allai rendre visite au Père Rimli à la mission.

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Le Père Rimli.
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Le Père Rimli était Suisse et avait un langage haché bien à lui.
- Ah ! Toujours là, jeune vicaire de la ville. Boire bière là !
Et il se mit à appeler :
- Samuel, Samuel !
C’était son boy. Avant d’arriver à la mission, je l’avais rencontré et lui avais donné de quoi acheter deux bouteilles de bière. Le Père Rimli était réputé pour vivre dans la plus grande pauvreté. En effet, il donnait tout. Je l’entendais racler les fonds de tiroir et il me dit :
- Pas assez pour bière là.
Je lui dis alors que j’avais donné ce qu’il fallait à Samuel.
- Ah ! Grand vicaire ! me dit-il encore.
Sur ce, arrive Samuel avec la bière.
- Donne verre là !
Samuel fait mine de chercher, car il savait bien qu’il n’y avait pas de verre.
- Donne bol là !
Et nous avons pris la bière dans des bols, jamais je n’ai trouvé une bière aussi bonne. Voilà donc comment j’ai rencontré le Père Rimli pour la première fois. Je reviendrai plus loin sur d’autres anecdotes à son sujet.

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Le Père Franck.
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Une autre fois, le Père Fürst me proposa de l’accompagner au plateau de Daye rendre visite au Père Franck Joseph pour une durée de trois jours. Trois jours inoubliables, car le Père Franck nous fit visiter cet immense plateau. Il s’y trouvait seul. Jeune missionnaire, j’étais en admiration devant ce Père que l’ardeur missionnaire caractérisait et qui avait une telle connaissance de la langue qu’il s’entretenait avec un chacun avec l’aisance d’un Africain. Bref, ces trois jours passèrent trop rapidement. Il nous a fallu redescendre à Lomé. Alors que nous quittions sa mission, le Père se trouvait sur le pas de sa porte, pleurant comme un gosse. C’est là que j’ai compris qu’un missionnaire, aussi fort puisse-t-il-être, souffre de la solitude et a besoin de contact avec d’autres confrères. Le Père Fürst me confia sur le chemin du retour que le Père Franck était de caractère très sensible.

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Le Père Furst et son équipe.
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Entre le Père Fürst et moi s’est créée une amitié qui me fit chaud au cœur. Dès que j’avais un peu de temps, j’allais le voir sur le chantier. Il commençait la construction de la salle Pie XII à Ahanoukopé. Et c’est là qu’un soir je me trouvai en même temps que Mgr Strebler. Les fondations s’élevaient et Monseigneur de dire avec son ton autoritaire :
- Mais enfin, Père, c’est trop haut. Enlevez moi un parpaing !
J’ai pu admirer alors le sens d’obéissance du Père Fürst. Il a ordonné à ses ouvriers d’enlever une rangée de parpaings sur toute la surface de bâtiment, qui faisait à peu près trente mètres de long sur douze de large. Le Père et ses ouvriers ont donc travaillé deux heures de plus cette journée, alors qu’il n’avait fait que suivre les plans.

Pendant ce temps, mon frère Jean-Baptiste eut des problèmes de santé au collège Saint Joseph. Le climat ne semblait pas lui réussir. Au mois d’avril 1952, son corps fut envahi de boutons et de furoncles. Le médecin jugea bon de le rapatrier au mois de mai. Au mois de juin 1956, j’ai pu rentrer en France pour un congé relativement court, car Monseigneur Strebler me rappela au mois d’octobre pour m’occuper de l’économat au collège Saint Joseph en remplacement du Père Noël. C’est la première et unique fois que j’ai pris l’avion pour le Togo. Je préférais le bateau, qui m’a permis de connaître et de faire escale à Barcelone, aux Baléares, à Tunis, Alger, Casablanca, aux Canaries, à Ténériffe, à Dakar, Conakry, Abidjan, Accra, Cotonou, Lomé, et même une fois à Douala.

(à suivre)

Publié le 31 août 2010 par Joseph Folmer