« Toi, l’étranger, tu me manques. »

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Jeunes filles peulhs en Côte d’Ivoire.
Photo J.-M. Guillaume

Des amis, intrigués par mes occupations, me demandèrent : « Que fais-tu en ce moment ? » C’était pendant le Carême, et il se trouvait que j’animais des journées de recollection et de formation. Je leurs répondis donc : « J’anime des recollections ! » Et eux de préciser : « Sur quoi prêches-tu ? » - « Ben… Sur la dimension missionnaire de nos activités pastorales et paroissiales. » - « Ah bon ! Et en quoi cela consiste-t-il ? » Pour leur répondre en une phrase, j’ai envie de reprendre la belle expression de Michel de Certeau : « Toi, l’étranger, tu me manques ! », et de dire : « Oui, toi, l’autre, le différent, proche ou lointain, tu me manques. »

Car la mission, ce n’est pas partir en croisade, à la conquête de l’autre. Ce n’est pas faire le pompier d’un monde qui serait en voie de perdition. Ce n’est pas chercher de nouveaux fidèles pour gonfler ses effectifs ou faire des enfants pour ne pas disparaître. Dieu a tant aimé le monde qu’il lui a envoyé son propre Fils pour le sauver, pour que la vie des hommes soit surabondante [1]. De son côté, pas de souci à se faire. Il travaille notre histoire pour nous inviter à entrer dans la salle du Royaume.
De notre côté, la chose est pus problématique. Je me souviens… Quand je suis arrivé en Côte d’Ivoire, il y a près de 40 ans, j’organisais des célébrations, convoquais des réunions, lançais des formations pendant lesquelles je resservais en fait tout ce que j’avais appris au séminaire. C’était légitime, puisque les cours de mes professeurs étaient bien faits et avaient digéré 20 siècles de christianisme à la sauce occidentale. Au début, mes auditeurs venaient nombreux. Puis les assistances se clairsemèrent. Mais comme mes hôtes étaient polis, ils déléguaient quelques personnes pour venir m’écouter, pour que je ne me retrouve pas dans une chapelle vide. J’ai bien sûr remarqué le stratagème et ce fut une gifle pour moi. Ils me disaient que mon langage s’adressait à des ombres, à des fantômes, mais pas à eux car je ne les connaissais pas.

Je vois aujourd’hui combien ils avaient raison. J’arrivais, généreux certes, mais bardé de bagages inutiles, d’un christianisme emballé dans une culture et une expérience de vie qui n’étaient pas les leurs, proférant une parole qui était celle d’un extra-terrestre ! Leur résistance était l’œuvre de l’Esprit Saint, qui me conduisait ainsi sur le chemin de la conversion. Ceux que je pensais convertir au catholicisme m’ont évangélisé et reconduit aux pieds de Jésus. Voilà à quoi sert l’étranger, l’autre !
Concrètement, j’ai renoncé à mes « missions » et je suis allé habiter dans une famille ivoirienne du coin. J’y ai tout appris : à manger, à me laver, à dormir sur la natte, à parler leur langue, à me comporter selon leurs coutumes et leur sagesse, à travailler aux champs avec leurs outils… En somme, je suis redevenu un bébé qui renaissait à une autre vie, à une autre culture. « Si tu ne renais pas d’en haut… [2] »

La mission devenait tout à coup chemin de rencontre : on va rejoindre l’autre là où il est. Chemin d’ouverture à d’autres manières d’être homme et d’être relié à l’au-delà ; chemin de réciprocité car l’aventure a modifié jusqu’au missionnaire sûr de sa vérité ; chemin de dialogue patient entre cultures, entre convictions ultimes, entre projets de vie ; chemin de solidarité entre personnes et peuples. Et, croyez-moi, je n’y ai pas perdu un gramme de foi. Au contraire, j’y ai découvert toute sa fécondité et son aptitude à nous ouvrir à l’universel.
Les conséquences pour ma petite communauté chrétienne furent énormes et concrètes : changement radical de langages et de pratiques, création de rites nouveaux, de catéchèses adaptées à leurs questions et à leurs doutes existentiels… Ma conversion les autorisait à parler leur langue et à exprimer leur réponse de foi à la Bonne Nouvelle dans leurs schémas culturels. Elle libérait la créativité.

Voici donc ma réponse à mes amis d’un soir, qui me demandaient en quoi consistait une démarche missionnaire. C’est un regard, un esprit, une culture de la rencontre, de l’ouverture, de la réciprocité, du dialogue, de la solidarité et de la quête communautaire de la vérité, Jésus-Christ. Un tel chemin à la suite de Jésus signe la fin de l’indifférence à l’autre, de sa marginalisation, ou de sa réduction au statut d’objet potentiel de conversion. Il n’a rien d’une promenade touristique. Il conduit au point où l‘autre me blesse en profondeur, mais de manière fécondante.

Jean-Paul ESCHLIMANN
Terre d’Afrique, mars 2008

[1] Jn 10, 10.

[2] Jn 3.

Publié le 4 décembre 2008 par Jean-Paul Eschlimann