Un geste qui grandit l’Afrique

Une première mondiale, saluée comme telle par le Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (HCR) : la Tanzanie a naturalisé, à la mi-avril, 162 000 Burundais réfugiés dans cette ancienne colonie britannique d’Afrique de l’Est depuis quatre décennies. A Bujumbura, on a applaudi ce « geste historique » avec un immense soulagement, car le Burundi n’a pas les moyens d’accueillir un aussi grand nombre de ses citoyens.

Fuyant les affrontements interethniques dans leur pays, ces personnes s’étaient réfugiées, par dizaines de milliers, en Tanzanie en 1972. Le président Julius Nyerere, pour qui le panafricanisme n’est pas qu’un simple mot, choisit de leur offrir l’hospitalité totale. Mieux, il fait attribuer à chacun un lopin de terre. Ce peuple d’agriculteurs se met au travail et réussit rapidement son intégration. Au point que le HCR conclut, en 1985, que ces réfugiés sont suffisamment autonomes pour ne plus avoir besoin de son assistance.

Une paix relative étant revenue au Burundi ces dernières années, une opération de retour a été engagée par le HCR, en concertation avec les gouvernements des deux pays. C’est à la large majorité, qui a choisi de ne pas rentrer, que le président Jakaya Kikweté vient de donner, d’une seule signature, la nationalité tanzanienne. Cent soixante deux mille personnes ! Et pour que cela se fasse dans la plus totale harmonie, le pouvoir a associé son opposition à cette décision. C’est donc réellement le peuple tanzanien tout entier qui accueille, en citoyenneté, ces réfugiés. Sans psychodrame ni fanfaronnade.

Le sous-sol de la Tanzanie ne regorge pas d’impressionnantes richesses et ses fonds marins ne sont pas imbibés d’or noir. En revanche, cette terre sur laquelle campe le Kilimandjaro (le plus haut sommet de l’Afrique) est fertile et le pays, bordé par l’Océan Indien et quelques uns des plus beaux lacs du continent, est magnifique. Mieux que tout cela, la Tanzanie est une des rares démocraties consolidées du continent. Elle inspire le respect aux institutions internationales et les organisations non gouvernementales ne cessent de la donner en exemple, tant pour les droits de l’homme que pour la bonne gouvernance. Loin d’être un accident, l’élégance et la générosité dont vient de faire preuve la Tanzanie s’inscrivent dans le sens de l’Histoire. Les dirigeants et le peuple de cette nation se sont toujours efforcés de faire honneur à l’Afrique et de la grandir aux yeux du monde. C’est à la fois une question de leadership et d’éducation. Un peuple qui accepte aussi facilement d’intégrer 162 000 réfugiés ne saurait être un peuple inculte.

Dans un de ces élans où le franc-parler, chez lui, l’emporte sur toute considération diplomatique, Abdoulaye Wade, le chef de l’Etat sénégalais, avait fait observer, aux pires moments de la crise ivoirienne, qu’un Burkinabé en Côte d’Ivoire était un immigré moins bien traité qu’un Africain en France, la réaction a été violente et les Sénégalais vivant en Côte d’Ivoire ont eu, pendant quelques heures, des sueurs froides. Au-delà du cas spécifique qu’évoquait le président Wade, l’Afrique, d’une manière générale, ne traite pas toujours les Africains d’autres nationalités avec la délicatesse et les égards que supposent les grands principes et les déclarations grandiloquentes faites à la tribune de l’Union Africaine. Le mérite de la Tanzanie n’en est donc que plus respectable.

Antonio Gutierres, haut-commissaire des Nations Unies pour les réfugiés, ne s’y est d’ailleurs pas trompé, qui a fait, à l’occasion de cette naturalisation massive, le déplacement de Dar-Es-Salam.

La Tanzanie, par sa générosité, vient de réconcilier l’Afrique avec les rêves de Marcus Garvey, Geoge Padmore, Kwame Nkrumah et autres pères du panafricanisme. Cette décision historique nous rappelle, surtout, qu’il ne faut jamais désespérer de ce continent.

Jean-Baptiste Placca est journaliste, fondateur du magazine « L’Autre Afrique ».

Publié le 31 août 2010 par Jean-Baptiste Placca