Un millénaire bien rempli

Au bord des eaux paisibles de la Sarthe, l’abbaye St Pierre de Solesmes dresse ses puissants murs de granit. Elle a célébré son millénaire tout au long de cette année.

Le prieuré

Les Actes des Évêques du Mans mentionnent Solemnis, une villa gallo-romaine où St Thuribe aurait établi le culte chrétien au Ve s. En 1010, le vicomte du Maine Raoul de Beaumont céda l’endroit à l’abbaye mancelle St-Pierre-de-la-Couture pour qu’elle y installe un prieuré. Plus tard, la Guerre de Cent Ans ravagea le couvent mais, à la Renaissance, des prieurs compétents lui donnèrent un éclat admirable : on leur doit le clocher et les voûtes de la chapelle, ainsi que les Saints de Solesmes, qui ornent les transepts et comptent parmi les chefs-d’œuvre de la sculpture française du temps [1]. Cet essor économique et artistique s’accompagna d’une réforme spirituelle et disciplinaire.

Par la suite, bien que Colbert de Torcy en eût reconstruit les bâtiments au XVIIIe s. [2], le monastère ne cessa malheureusement de décliner. La Révolution lui porta un coup fatal. Les vœux religieux furent interdits en 1790 et les moines quittèrent Solesmes l’année suivante. Certains connurent la prison ou la déportation ; quelques uns restèrent, soutenus par les habitants [3], alors que le prieuré avait été vendu.

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L’abbaye Saibnt-Pierre de Solesmes.
Photo Marc Heilig

Dom Guéranger

Solesmes devait renaître de ses cendres grâce à un homme d’exception. Né à Sablé en 1805, Prosper Guéranger, après des études au lycée d’Angers, entre au séminaire du Mans. Il s’interesse à l’histoire de l’Église, et la découverte du monachisme éveille en lui le désir de la vie monastique. Ordonné prêtre en 1827, il poursuit ses travaux à Paris et au Mans.

En 1831, il apprend que l’on veut détruire le prieuré de Solesmes. La sérénité du lieu avait charmé son enfance, aussi se propose-t-il d’y restaurer la vie bénédictine. Il s’installe avec trois compagnons en 1833. Les bâtiments sont délabrés, la communauté vit sans ressources dans la plus grande humilité. Elle ignore encore beaucoup de la vie contemplative mais le jeune prieur poursuit sa recherche de l’esprit de saint Benoît avec calme et confiance. Son sens de la liturgie et de la vie spirituelle font de lui le modèle même de ses moines.

Quatre ans plus tard, Rome reconnaît la communauté comme bénédictine et érige le petit prieuré en abbaye de l’ordre de saint Benoît : le 26 juillet 1837, dom Guéranger émet sa profession solennelle entre les mains de l’abbé de Saint-Paul-hors-les-Murs. Solesmes allait connaître sous son premier abbé un brillant épanouissement.

Le chant grégorien

A la fin du VIIIe s., les abbayes messines, sous l’instigation de l’évêque de Metz St Chrodegang, avaient adapté le chant de l’Église de Rome à la liturgie gallicane [4]. Ce chant messin, scola mettensis, était fort apprécié des souverains francs, de Charlemagne en particulier. Le nom de chant grégorien lui vient d’une légende carolingienne qui l’attribuait au pape réformateur Grégoire le Grand. Cette forme de plain-chant était toutefois tombée en décadence à la fin du Moyen-Age.

En 1833, dom Guéranger lia la restauration du chant grégorien au renouveau de la vie monastique [5]. Depuis lors, les moines de Solesmes s’attachent à retrouver les mélodies et le phrasé originels. Ils ont atteint de nos jours une perfection formelle empreinte d’une profonde spiritualité : entendre la messe chantée en grégorien est une expérience qui laisse l’esprit et l’âme apaisés.

Parallèlement à ce travail sur l’exécution, dom Guéranger désirait aussi rassembler d’anciens manuscrits de chant. Ces documents, souvent indéchiffrables et difficiles à copier, devaient bientôt bénéficier de l’invention de la photographie. Un corpus incomparable de fac-similés s’est ainsi élaboré peu à peu : dom Joseph Pothier publia le Liber Gradualis en 1883, puis dom André Mocquerau, son disciple, fonda la Paléographie Musicale de Solesmes en 1889.

La succession de dom Guéranger

Les abbés de Solesmes auront à faire face à bien des troubles. Chassés de leur monastère par les réformes politiques, exilés sur l’île de Wight, les moines payèrent aussi le tribu des guerres mondiales. Ces épreuves fortifièrent pourtant l’union des cœurs et attirèrent les vocations ; elles favorisèrent même les fondations : monastères de St Maur, de Wisques, de St Michel de Farnborough, de Ste Anne de Kergonan… Solesmes introduisit aussi la vie religieuse contemplative en Afrique. En 1961, à la demande de l’archevêque de Dakar, l’abbé dom Jean Prou fonda le monastère de Keur Moussa. Les moines furent rapidement suivis par les Servantes des Pauvres et par les moniales de Ste Cécile qui s’installèrent à Keur Guilaye.

Pendant les périodes de calme, on construisait beaucoup à l’abbaye Saint-Pierre car la communauté ne cessait de s’agrandir. La fin du XIXe s. et le premier tiers du XXe élèveront ainsi le bâtiment que nous connaissons. Aujourd’hui, dom Philippe Dupont dirige la congrégation de Solesmes et, comme ses prédécesseurs, entend maintenir l’idéal monastique et contemplatif de dom Guéranger [6].

[1] Ces sculptures sont consacrées, au sud, à la Passion du Christ, avec une magnifique mis au tombeau, et au nord à la Vierge Marie.

[2] Jean-Baptiste Colbert, marquis de Torcy et neveux du grand Colbert, faisait alors bâtir son nouveau château de Sablé.

[3] Un petit bourg s’était formé autour du monastère. Pendant les troubles de la Révolution, les habitants mirent à l’abri la relique de la sainte Epine. Elle ne devait revenir au monastère qu’en 1850.

[4] Metz était alors la capitale du royaume d’Austrasie, berceau de la puissance franque.

[5] Cette décision était particulièrement judicieuse car elle rejoignait la réforme de Chrodegang qui, dans son église cathédrale, avait accoutumé les chanoines à suivre une règle inspirée de celle de saint Benoît.

[6] L’association des Amis de Solesmes a pour vocation de contribuer au rayonnement culturel et spirituel de l’abbaye ; elle édite un périodique trimestriel, la Lettre aux amis de Solesmes. Pour tout renseignement :
Les Amis de Solesmes
Abbaye Saint Pierre
72300 SOLESMES

L’abbaye Saint Pierre est aussi sur Internet. Son site

Abbaye Saint Pierre de Solesmes

est très intéressant et agrémenté de nombreuses photographies.

Publié le 8 octobre 2010 par Marc Heilig