Un truc en plus ?

Il faut voir les visages s’assombrir au cours d’une réunion, lorsqu’on parle aux gens d’une « orientation missionnaire » de leurs engagements dans l’Église. Une crainte monte irrésistiblement : « Voilà qu’il faut mettre encore une casquette de plus ! Il va falloir charger son agenda ! Quel est ce truc qu’ils ont encore inventé là ? »

Cette réaction bien légitime de beaucoup, généreusement engagés dans l’Église, sous-entend que la mission consisterait dans des « choses à faire en plus ». Mais est-ce bien ça ? Si nous relisons de plus près le décret conciliaire « Ad Gentes », qui affirme au paragraphe 2 que l’Église est missionnaire de par nature, on s’aperçoit qu’il ne s’agit pas d’abord de choses à faire, mais d’un cadeau à recevoir, puis à partager.

La mission est d’abord un regard porté sur l’autre, un état d’esprit qui donne une tonalité particulière à notre quotidien le plus ordinaire. Et qu’est-ce qui est important dans nos journées, sinon les rencontres que nous vivons sans cesse ? Celles-ci ne sont pas accidentelles, mais constituent le fondement de notre personnalité, le « pain quotidien » qu’il nous faut pour vivre. Dès notre plus jeune âge, nous avons eu besoin de l’autre pour vivre et survivre : d’abord de notre mère, puis nous avons élargi aux camarades, puis, comme ados, nous nous sommes intégrés dans des bandes de copains, dans des clubs sportifs ou culturels, pour développer à l’âge adulte de véritables réseaux de relations qui nous sont indispensables pour notre équilibre et notre croissance. Plus ces réseaux sont ouverts, variés, étoffés, plus nous nous sentons vivants, riches, épanouis. La solitude nous pèse et devient vite un enfer, car nous sommes essentiellement des êtres de relation. Nous fuyons l’exclusion, le rejet, la marginalisation comme la peste et nous avons raison !

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Photo A. Erondel

Or, cette donnée fondamentale de notre être, ce besoin vital, constitue le lieu et la chance de la mission. D’abord, parce que Dieu joue le jeu de la visite et de la rencontre. Depuis l’origine (Adam et Eve, les patriarches…), Dieu ne cesse de nous fréquenter et de nous parler de multiples manières. Il est le Dieu de la rencontre, qui conduit les hommes les uns vers les autres (M. Balmary). Il sort tous les matins au-devant d’eux, comme le Père du fils prodigue, et quand, sur le chemin, il rencontre un humain en vérité, il lui fait la fête ! Ensuite, parce que son amour le pousse à faire durer la visite, à demander l’hospitalité pour habiter parmi nous, pour épouser chacun(e) d’entre nous dans sa condition. Pour cela, il a envoyé le Fils planter sa tente « dans la chair », parcourir les chemins de la Galilée, de la Judée et de la région, fréquenter nos places et nos fêtes, même nos funérailles et nos tombeaux, avec le souci de rencontrer le maximum de personnes et d’établir avec eux un échange de parole de sujet à sujet. Et nous avons vu le résultat : chez tous ceux qui l’approchaient, le touchaient, se laissaient regarder et interpeller par lui ou qui le recevaient à leur table, la vie bondissait, se déliait, se redressait, chantait la reconnaissance, sortait du tombeau. Le Père était ainsi révélé et glorifié.

Si nous savions vivre nos relations interpersonnelles journalières à la manière de Jésus, nous aurions un terrain, un instrument et une méthode missionnaires imparables, vraiment évangéliques. Or, Jésus les a pratiquées sous le signe de la gratuité absolue, du dépouillement, du respect intégral de l’autre, s’interdisant toute forme de pouvoir, de chantage, de pression. Il abordait un sujet libre, aimé de son père, travaillé par l’Esprit et non pas un « cas » à soigner, un éventuel « client » à embrigader, ou un ignare à catéchiser. Une personne à susciter, à ressusciter ! Voilà comment il a compris et vécu sa mission, en passant parmi nous en faisant le bien jusqu’à la Croix, la Résurrection et le don de l’Esprit.

Il nous invite donc à développer, à son exemple, une culture de la visite, de la rencontre, de la « demeure » chez l’autre. Si nous vivions toutes nos relations dans cet esprit, nous écouterions l’autre nous parler de ses doutes, de ses peurs, de ses souffrances, de ses blessures, mais aussi de ses joies, de ses réussites, de ses espérances. Nous aurions l’occasion de lui dire que nous ne sommes étrangers à rien de tout cela. Et dans le partage de nos convictions ultimes, qui s’instaurera inévitablement entre nous, nous lui ferons le récit de la manière dont les Écritures et la rencontre vivante de Jésus Christ dans les sacrements nous ont éclairé l’intelligence, réchauffé le cœur et rendu notre histoire sensée.

Alors, nous aurons mis nos pas dans ceux de Jésus, dans ceux de Marie qui se hâtait vers sa cousine Élisabeth, de Philippe qui va chercher son ami Nathanaël sous le figuier, de Simon Pierre qui entre chez le païen Corneille et fait vivre à l’Église naissante son virage missionnaire le plus spectaculaire.

Alors, nous aurons mission accomplie !

in Terre d’Afrique, mars 2009.

Publié le 15 mars 2009 par Jean-Paul Eschlimann