Une vie à dessein

Avant de devenir un art et une technique, le dessin est avant tout un des premiers moyens d’expression de l’être humain : de l’enfant qui dessine avant de savoir construire des phrases à l’humanité toute entière (les premiers dessins connus ont été réalisés sur les parois rocheuses des les grottes, au Paléolithique). Dessiner est un moyen d’expression primaire qui existe depuis la nuit des temps.

En 1965, Eugène Woelffel, au milieu de sa vie et se souvenant d’une part de son enfance passée à l’école apostolique d’Andlau, a sans doute rendu hommage à cette humanité et à ses jeunes années en dessinant un morceau de l’histoire du village, deux fresques représentant la vie de saint Richarde sur des murs rugueux.

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Dessin E. Woelffel
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Dessin E. Woelffel

Toute l’œuvre du Père Eugène Woelffel est sous tendue par l’art du dessin et par ses diverses techniques, craies, fusains, crayons, plumes... Ses premières esquisses sont des paysages qu’il dessinait, jeune garçon, à l’heure où ses camarades du petit séminaire préféraient jouer au foot et grimper aux arbres. Penchant contemplatif et sensibilité artistique, ce qu’il restitue dans ses dessins au crayon gras ou à la plume laisse apparaître un caractère romantique inspiré par l’observation de la nature. Abstraits ou figuratifs, les dessins d’Eugène seront toujours pleins de ses émotions de l’être humain en devenir. Le crayon va peu à peu se remplir d’aquarelle, plus aérienne, démontrant la curiosité de l’artiste face aux techniques mais aussi son souci du rendu et de l’effet. On voit poindre des rêves d’exotisme dès 1928 dans des paysages tropicaux réalisés à l’encre de Chine dans un style qui n’est pas sans évoquer les prémices de la bande dessinée.

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Dessin E. Woelffel

Eugène est aussi élève et, au fil de sa vie en communauté et de ses observations quotidiennes, va se révéler un regard ironique concrétisé par la déformation et la distorsion du trait d’encre de plume. Les camarades, professeurs, et surtout les philosophes, en prennent pour leur grade : ils sont affublés pour certains des attributs de Charlot, pour d’autres de visages grimaçants et tristes… Ces caricatures expriment aussi la sensibilité du dessinateur, son goût pour le détail, son sens de l’humour malicieux, toujours bienveillant, et une certaine autodérision. Les dessins humoristiques réalisés lors de sa mobilisation à Boudjékali en 1939, sont des petits bijoux de finesse et de drôlerie.

Eugène quitte l’Alsace à 24 ans et part pour le Togo. Commencent alors pour lui de nouvelles découvertes. A Amoutivé, où une nouvelle église est en train d’être construite, le Père Woelffel donne libre cours à ses talents de peintre pour décorer les murs austères de l’imposant édifice. Nombre de schémas, esquisses et croquis préparatoires ont dû être nécessaires pour exprimer la première phase d’un travail plus important et plus fouillé qui ornera définitivement les murs de l’église. Ces recherches ont sans doute largement occupé les soirées de ce jeune vicaire enthousiasmé par la liesse et la ferveur du peuple togolais. Cette chaleur, il la retranscrira dans ses tableaux de scènes africaines, pointillistes ou fauves, délaissant le crayon et la plume pour la peinture. Il dessinera cependant à l’encre quelques femmes africaines ou vierges à l’enfant influencées par les courants des années trente.

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Dessin E. Woelffel

Retiré en France en 1952 pour des raisons de santé, ses talents de dessinateur lui serviront à esquisser de plus vastes projets, linogravures ou sculptures, telle La Vierge et l’Enfant de Saint-Pierre, réalisée à partir d’un de ses dessins de 1966. L’innocence et l’enthousiasme ont fait place à l’expérience, aux projets de longue haleine, au recul. Il s’essaie à toutes les techniques, enseigne son art aux élèves du grand séminaire et écrit quelques articles sur l’art dans Ralliement. Avec le temps encore, Eugène abandonna la peinture et retourna à la nature ; cœur épris d’idéal, il parcourait souvent, un bâton à la main, les prairies et les bois de la vallée d’Andlau, toujours émerveillé des beautés de la nature, préférant sans doute laisser son âme dessiner le reste de sa vie.

Le dessin exprime une innocence première, un regard vierge et plein des émotions de celui qui regarde. Ceux d’Eugène portent tout le devenir de l’homme qu’il fut, et de l’artiste aussi ; ils sont tel le jardin perdu, celui de l’enfance et de ses paysages premiers, celui de son Alsace natale.

Publié le 8 octobre 2010 par Valérie Bisson