« Viens prendre ton miracle ! »

Il y a 4 à 5 ans, je voyais fleurir aux carrefours d’Abidjan des banderoles annonçant crânement : « Venez prendre votre miracle mercredi soir à 16h30 à la chapelle de Béthel ». Récemment, lors d’un séjour à Lomé, j’ai pu photographier les panneaux d’Eglises aussi diverses que celle des « Winners » (les Gagnants), ou du « Ministère de l’intervention rapide de Jésus » (MIRJ) ou encore celle de la « Clinique de l’Esprit ». il y a floraison d’Eglises de ce genre à travers villes et campagnes d’Afrique. On les compte par milliers et il s’en crée des centaines chaque année, tandis que d’autres disparaissent. Elles sont couramment et pudiquement appelées « Eglises nationales ». Je les désignerai plus communément d’Eglises de guérison. Vous comprendrez vite pourquoi !

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Panneau de propagande religieuse à Lomé.
Photo Jean-Paul Eschlimann

Nous avons la solution !

En un mot : du mieux-être global, qui se traduit aussi bien sur le plan du corps que sur celui de l’activité professionnelle et de la vie relationnelle. Des guérisons physiques, corporelles, bien sûr. Vous êtes malentendant ou malvoyant, boiteux, paralysé, vous souffrez d’une maladie rebelle aux traitements habituels, rendez-vous dans un lieu de prière. Si vous avez suffisamment la foi et si le pasteur est surnaturellement « puissant », vous repartirez guéri. D’aucuns souffrent de maux invisibles : sorcellerie, envoûtement, possession. La prière de l’Eglise les en délivrera. Vous êtes insatisfait de votre métier, de votre vie amoureuse ou professionnelle, la richesse et la réussite vous fuient et vous déprimez. Ce sont des « maladies » provoquées par le Malin. Il faut pratiquer sur vous des prières et des exorcismes efficaces pour vous délivrer de votre mal. Vous recherchez le succès aux examens, les faveurs d’une dame ou d’un homme, un nouvel environnement de vie, ces Eglises vous le procurent. La proposition de guérison est donc une proposition de bien-être total. Qui peut rester insensible à une telle offre, alors que sa vie se présente quotidiennement comme une galère ?

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Monument de la secte harriste.
Photo sma Strasbourg

Pour guérir le mal-être de ceux qui s’adressent à elles, ces Eglises offrent principalement prospérité et sécurité [1]. Les fidèles espèrent donc y trouver la solution aux problèmes intérieurs et matériels qu’ils rencontrent. Une de ces Eglises se dénomme d’ailleurs carrément : Solution Chapel (Chapelle de la Solution). Elles offrent la solution, à la condition que le fidèle partage l’acte de foi fondamental : « Le moment de ton destin est arrivé, viens prendre ton miracle ; le succès est le dû du chrétien ; la percée t’attend ; fais le choix de la modernité individualiste et de la prospérité personnelle et sors des religions vieillottes ! » Beaucoup de politiciens sont sensibles à ce Credo et à ce message et sont membres de ces Eglises. C’est le cas notamment du Président ivoirien Laurent Gbagbo et de son épouse Simone Ehivet. Rien de plus facile que de traduire le message religieux de ces Eglises en langage politique, en discours identitaire et en slogans anti islamiques !

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Panneau de propagande religieuse à Lomé.
Photo Jean-Paul Eschlimann

Guérison, prospérité, certes, mais aussi protection. Un élève de terminale confessait un jour : « Nous sommes nés dans une tradition de peur. » Tout ce qui environne l’homme le menace : la famille dans laquelle rôdent et opèrent les sorciers, la tradition qui joue sur les peurs, le pouvoir politique souvent arbitraire et dictatorial, l’avenir entravé par le chômage, le SIDA, et bien d’autres fléaux. Un autre élève pensait qu’il « est né dans une génération maudite », et que le seul avenir possible, c’est de s’évader en Europe ou aux USA. Aussi, on comprend aisément que les intéressés réclament avant tout de la sécurité et de la protection dans un monde imprévisible et maudit, plein de menaces, de violence, et en cas de difficulté, guérison et délivrance.

Louez l’Eternel !

Le récit des œuvres « merveilleuses » opérées au nom de Jésus dans ces Eglises par le truchement du pasteur, de l’apôtre ou du prophète, est capital. Aussi les témoignages tiennent-ils une grande place dans les assemblées et les discours de ces Eglises. Ils sont destinés à louer Dieu certes, mais surtout à frapper l’imagination des auditeurs. Ces récits circulent souvent sous forme de chants et de prières, diffusés sur des CD bon marché, qu’on écoute et réécoute fréquemment dans tous les foyers.

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Panneau de propagande religieuse à Lomé.
Photo Jean-Paul Eschlimann

La personne guérie rejoint le groupe et cherche ensuite à y entraîner les membres de sa famille. Ainsi, Simon Kouakou Amorofi, un ami avec lequel j’ai beaucoup vécu et travaillé en pays agni, est atteint de sérieux maux au niveau des jambes, lui rendant tout déplacement presqu’impossible. Le traitement nécessite un séjour prolongé à la capitale et engendre des frais au-dessus de ses moyens. Un de ses fils veut bien prendre soin de lui, à la condition qu’il rejoigne « son Eglise ». Comme le papa refuse, le fils le renvoie purement et simplement au village, sans plus s’occuper de lui. Ainsi, les fidèles de ces Eglises cherchent à y entraîner les leurs, en profitant d’un moment de fragilité de la personne. Si cette dernière résiste, ils rompent les liens familiaux.

Ces démarches religieuses, sous couvert d’Evangile et de christianisme, mobilisent les ressorts psychiques et mentaux des traditions africaines. Les pasteurs parlent de « destin », de « chance », de « savoirs cachés, « ésotériques », qu’on ne pourra acquérir qu’au bout d’une longue initiation dans l’Eglise de guérison. Tous ces savoirs avaient été cachés par les missionnaires catholiques et ces pouvoirs négligés par eux. C’est pourquoi la misère s’est installée en Afrique. Heureusement, nous les pasteurs indigènes, nous les mettons enfin au service des élus et des initiés.

Pourtant, les guérisons ne sont pas toujours aussi réelles et durables que la « propagande » le laisse entendre. L’évêque du diocèse où je travaillais commençait à ressentir de sérieux troubles de l’audition. Il participa un soir à un grand rassemblement de guérison, organisé dans un stade d’Abidjan par le P. Emilio Tardiff. Selon son propre témoignage, diffusé sur les ondes et dans la presse locale, il en sortit guéri ! Quelques semaines plus tard, je le rencontre par hasard et je le salue : « Bonjour Monseigneur ! » - « Hein ? » Je répète plus fort : « Bonjour Monseigneur ! Comment vont vos oreilles ? » - « Hein ? » Je dus répéter plusieurs fois ma question. Puis, au bout d’un moment, je lui dis : « Mais je vous croyais guéri et bien entendant ! » Tout confus, il dut reconnaître que l’amélioration ressentie au stade, dans une ambiance bruyante et surchauffée, n’avait guère duré. Mais son témoignage de miraculé avait fait le tour du pays !

Généralement, ces Eglises célèbrent des cultes hebdomadaires, à l’image de toutes les Eglises chrétiennes établies. Elles organisent fréquemment, en semaine, des soirées de prière pour les malades, voire des veillées qui durent toute la nuit, au cours desquelles elles multiplient les exorcismes. Si vous avez la malchance de vivre à proximité d’une chapelle de ce type, vous entendrez gémir, chanter toute la nuit, et surtout le pasteur crier : « Satan, sors ! Satan, sors ! » Plus il crie fort, plus ça semble efficace. Car la conviction fondamentale partagée par l’assemblée, c’est que le monde et les personnes qui l’habitent sont un champ de bataille où se battent perpétuellement le bien et le mal, Dieu et les puissances maléfiques. La vision du monde et de la vie est donc très manichéenne.

Prospérité : il faut « semer » !

Ces Eglises développent donc une théologie de la prospérité et de la réussite. Elles promettent ainsi aux Africains de sortir de leur impuissance, de leurs échecs et de leur marginalisation. La prospérité, c’est la bonne santé, mais aussi le bien-être familial ; c’est d’avoir les moyens d’acheter ce dont on a besoin au moment où on en a besoin. Pourtant, il ne faut pas en avoir trop, afin « de ne pas faire un problème et devenir l’esclave du bien qu’on a ». Aussi le pasteur prend-il la dîme sur les revenus des fidèles, multiplie les quêtes spéciales et travaille assidûment à sa propre promotion sociale.

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Panneau de propagande religieuse à Lomé.
Photo Jean-Paul Eschlimann

Mais avant de réussir, il faut « semer ». C’est le langage convenu pour ordonner aux fidèles de « donner généreusement » à l’œuvre de Dieu. A Cotonou, une quête spéciale demandée par le pasteur à la centaine de personnes présente rapporta, séance tenante, plus de 1500,00 €. De quoi faire rêver nos conseils de fabrique !

Les observateurs constatent que les fondateurs africains de ces Eglises sont souvent pris dans la mouvance américaine, et plus largement, anglo-saxonne. Ils se mettent au service du rêve américain d’autant plus ardemment que les gens sont déçus du catholicisme, qui est vieillot, lié à la colonisation française, et cause de pauvreté et de stagnation en Afrique. A l’opposé, les USA représentent le paradigme de la prospérité. Or, le message fondamental diffusé par ces Eglises, c’est que Dieu accorde la prospérité comme un dû à l’homme qui est fidèle.

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Panneau de propagande religieuse à Lomé.
Photo Jean-Paul Eschlimann

Cette brève évocation des Eglises de guérison en Afrique Noire nous permet d’abord de nous rendre compte combien elles reflètent les tensions et les problèmes d’une société en dislocation profonde, où règne la misère à l’échelle continentale. Elle permet aussi d’entrevoir quelles solutions sont proposées aux fidèles. Il faut reconnaître que l’audience de ces Eglises auprès des populations africaines constitue un défi coriace pour les missionnaires catholiques. Faut-il simplement imiter ces Evangéliques pour attirer les foules et remplir les Eglises ? Comment l’Evangile répond-il aux besoins de ces peuples ? Va-t-il les satisfaire tous ? Comment entendre et accompagner l’évolution de la société ? Comment reconstruire l’homme fragilisé dans son intériorité et son identité ? Comment ouvrir des chemins de sens et d’espérance pour l’avenir ?

Une réflexion, des échanges et des dialogues sur ces questions sont urgents, car les solutions proposées par ces Eglises mènent vite à des désillusions, voire poussent certains au désespoir !

Terre d’Afrique juin 2010

[1] Je fais référence à l’article du P. Patrick Claffey, Spiritus, 171, 2003, p. 193s.

Publié le 15 juin 2010 par Jean-Paul Eschlimann