Ad Santos – Xanten

Le mystère de la Légion Thébaine

Entre 285 et 306, sous le règne de Dioclétien, eut lieu le massacre d’une légion entière. Cela fut perpétré par Maximien Hercule, que l’empereur avait associé au pouvoir dans le cadre de la tétrarchie [1]. La légion était alors de passage à Agaune, qui devint plus tard St Maurice, dans le Valais suisse. Maximien avait ordonné à ses soldats de réprimer les paysans chrétiens qui s’étaient révoltés contre le fisc. Mais les légionnaires de la Légion Thébaine refusèrent d’obéir car ils étaient chrétiens eux aussi [2]. Devant cette insubordination, le tyran fit décimer la légion : un légionnaire sur dix fut passé au fil de l’épée. Il fallut recommencer et, devant leur persistance, Maximien fit exécuter tous les soldats qui subsistaient.

JPEG - 60.7 ko
La cathédrale de Xanten.
Photo Jean-Claude Heilig

Le nom de cette Légion Thébaine vient de ce que ses membres avaient été recrutés en Thébaïde, dans le sud de l’Egypte. A ce massacre sont associés plusieurs noms de saints : St Maurice d’abord, qui commandait ce corps d’armée, mais aussi Ste Vérène et les Sts Ours et Victor. Toutefois, aucune légion romaine n’a jamais porté ce nom qui, à la rigueur, a pu être celui d’une cohorte [3]. L’événement n’est pas mentionné par les auteurs chrétiens de l’époque impériale, mais seulement par un manuscrit du IXe siècle de l’abbaye de St Gall, soit longtemps après les faits. La tradition chrétienne, d’ailleurs, place volontiers sous le règne de Dioclétien des martyres qui relèvent de la légende. Celui de la Légion Thébaine en ferait partie, d’autant plus que plusieurs villes, Trèves par exemple, s’en approprient le récit.

La légende de Saint Victor

Officier dans cette légion, St Victor avait échappé au carnage et trouvé refuge à Marseille. Il y fut martyrisé le 21 juillet 303, écrasé sous la meule d’un boulanger, pour avoir refusé de sacrifier aux dieux païens. On l’aurait enterré à l’emplacement de l’église qui porte son nom, en bordure du Vieux Port de la cité phocéenne.

JPEG - 156.2 ko
Le cloître de la cathédrale de Xanten.
Photo Jean-Claude Heilig

Une autre version, pourtant, attribue à St Euchonius, évêque de Maurienne, l’invention des dépouilles de St Ours et de St Victor à la fin du Ve siècle. Un songe lui en révéla l’emplacement dans une église de Genève. Accompagné des évêques Rusticus et Patricius, ainsi que du roi de Burgondie Théodoric, il exhuma leurs corps qui reposaient dans un sarcophage d’argent et semblaient simplement endormis. Cette découverte fut à l’origine de nombreux miracles et d’une dévotion fervente. Peu après, la princesse chrétienne Segeleuba, fille du roi burgonde Chilpéric et sœur de Ste Clotilde, fonda dans le faubourg de Genève une église dédiée à St Victor

Saint Victor de Xanten

La petite ville allemande de Xanten, en Rhénanie du Nord-Westphalie, a un passé prestigieux. Vers 15 avant J.-C., les Romains y établirent un camp militaire du nom de Castra Vetera. Détruit en 70 après J.-C. lors de la révolte des Burgondes, il fut remplacé par un autre qu’on édifia à proximité.

JPEG - 127.7 ko
Le temple du port de la ville antique de Xanten.
Photo Marc Heilig

En 110, Trajan accorda le rang de colonie à la petite ville qui s’était formée autour du camp. Elle prit le nom de Colonia Ulpia Traiana et connut un bel essor : c’était, après Cologne, la plus importante place de commerce de Germanie Inférieure [4]. La ville fut presqu’entièrement détruite en 275 par des tribus germaniques. Elle renaquit de ses cendres, plus petite et ceinte de remparts, avant d’être anéantie par les Germains au début du Ve siècle.

JPEG - 132.7 ko
Porte de la ville antique de Xanten.
Photo Marc Heilig
JPEG - 152.1 ko
Voûtes du soubassement de l’amphithéâtre de Xanten.
Photo Marc Heilig

Selon la légende locale, c’est ici que fut martyrisé Saint Victor, en 363, avec 360 soldats de la Légion Thébaine, pour avoir refusé de sacrifier aux dieux. Mais parle-t-on du même Victor ? Ne s’agit-il pas d’une interpolation ? Quoi qu’il en soit, le saint aurait été inhumé à l’endroit où s’éleva plus tard la cathédrale. Il est ainsi devenu le patron de la ville, qui fut dès lors désignée sous le vocable de Santos super Rhenum, ou Ad Santos, c’est-à-dire le Lieu des Saints. De là découle l’appellation actuelle de Xanten. Il faut remarquer que le Chant des Nibelungen fait naître Siegfried à Santen an dem Rhine ; son nom même est en quelque sorte une traduction du latin Victor.

La basilique St Victor

Au milieu du VIIIe s. fut fondée à cet endroit une communauté ecclésiastique dotée de propriétés foncières. Une des principales activités de ces chanoines était la prière en commun. Edifiée sur la tombe de St Victor, leur collégiale est un édifice basilical à cinq nefs avec une façade monumentale à deux tours. Elle remplace un bâtiment carolingien et adopte les formes du gothique. Sa construction débuta en 1263 et se poursuivit jusqu’en 1519, mais les tours et les bâtiments annexes ne furent achevés qu’au milieu du XVIe s.

JPEG - 142.5 ko
Le choeur de la cathédrale de Xanten.
Photo Jean-Claude Heilig
JPEG - 156.1 ko
Le maître-autel de la cathédrale de Xanten.
Photo Jean-Claude Heilig
JPEG - 185.5 ko
Reliquaire du maître-autel de la cathédrale de Xanten.
Photo Jean-Claude Heilig

L’intérieur est somptueusement pourvu d’autels, de sculptures, de tapisseries, de tableaux et de vitraux. Au-delà d’un élégant jubé, le maître-autel expose des bustes reliquaires en métal précieux ; la châsse qui contient les reliques de St Victor en occupe le centre. Une grande partie de ce mobilier provient de dons des chanoines ou de confréries et de corporations d’artisans pour lesquelles, en contrepartie, étaient dites des messes. La fondation fut dissoute en 1802 par Napoléon. En 1937, le pape Pie XI éleva l’église au rang de basilique mineure.

[1] Afin de mieux administrer son immense empire, Dioclétien l’avait divisé entre quatre empereurs : deux Augustes, Dioclétien lui-même et Maximien Hercule, et deux Césars, Galère et Constance Chlore.

[2] On dit aussi qu’ils refusèrent de sacrifier au culte de l’empereur.

[3] Une légion romaine comptait 6000 hommes, répartis en 10 cohortes.

[4] Xanten était alors sur la rive du Rhin. Lorsque le lit du fleuve se déplaça, le port perdit toute activité. La ville avait déjà périclité lorsqu’elle subit les assauts des Barbares.

Publié le 10 octobre 2011 par Marc Heilig