« Aide-moi à faire seul »

Suppression ou ajout d’enseignants, de jours de classe… Alors que les gouvernements se suivent et jouent au jeu du qui-perd-gagne en matière de postes et d’heures d’enseignement, le fond du problème semble échapper à toute réflexion et l’enfant rester définitivement le dernier concerné.

Une situation alarmante
Bien que populairement considérée comme le berceau de l’école puisque Charlemagne l’y aurait inventée [1], la France ne brille plus par ses bonnes notes en matière de pédagogie éducative. Pointé récemment du doigt par l’OCDE comme un très mauvaise élève, notre pays se maintient dans un système d’enseignement archaïque où l’on préfère s’appesantir sur les défauts des élèves que sur leurs progrès, et où « les programmes doivent absolument être bouclés ». Tous ces éléments créent un carcan où l’enfant a finalement très peu de place pour s’épanouir. La suppression des formations au Capes et le manque de formation en pédagogie et psychologie infantile des maîtres d’écoles font état de ce désert éducatif. Sur les bancs d’écoliers, les « dys » fleurissent (dyslexique, dyspraxique, dysgraphique, dyscalculique, dysorthographique…) et les cabinets de pédopsychiatres et d’orthophonistes ne désemplissent plus. Seuls les meilleurs élèves semblent tirer leurs atouts de ce système autocentré et autocratique qui s’avoue vaincu face à la différence de chaque enfant.
Pourtant, dès la fin du XIXe siècle, des médecins et intellectuels pédagogues ont réfléchi à de meilleures méthodes d’éducation. En 1883, Jules Ferry crée un cours de « science de l’éducation » à la Sorbonne ; la première chaire y est occupée dès 1887. Les sciences de l’éducation deviennent une discipline universitaire en 1967 et rassemblent plusieurs centaines d’enseignants chercheurs couvrant un large spectre de spécialités et d’orientations théoriques. En Europe, les théories se multiplient, Dolto ici, Steiner en Suisse et Maria Montessori en Italie.

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Maria Montesori et des enfants.

Maria Montessori
Médecin et pédagogue, Maria Montessori, bien que représentée sur le dernier billet de 1000 lires italiennes, est encore très peu connue du grand public enseignant. Elle naît le 31 août 1870 à Chiaravalle, en Italie, et devient la première femme diplômée de médecine du pays. Elle travaille pendant dix ans en psychiatrie et découvre que les enfants dits « débiles » n’ont aucun jeu à leur disposition, alors qu’ils ont besoin d’action pour progresser et de leurs mains pour développer leur intelligence. Parallèlement, elle découvre les recherches de deux Français, Jean Itard et Édouard Séguin [2]. Peu de temps après, elle ouvre une école où elle forme des enseignants et leur fait prendre conscience de l’importance de l’observation : « observer et non juger ».
En 1901, elle commence à s’intéresser aux enfants « normaux » d’âge préscolaire et entreprend des études de psychologie et de philosophie. C’est en 1906 qu’elle va créer sa méthode pédagogique et sa première « Maison des enfants » (Casa dei bambini) dans un quartier populaire de Rome. Son objectif est de regrouper les enfants et de les empêcher d’errer et de semer le désordre, de leur procurer une meilleure hygiène et d’instaurer une harmonie familiale. La Casa dei bambini devient une base de recherche, un laboratoire d’expérimentation où Maria Montessori construit et éprouve sa méthode.

A partir de 1913, elle multiplie les voyages, les conférences et les stages de formation pédagogique. De 1914 à 1918, elle est aux Etats-Unis. Elle dirige une « semaine pédagogique » et ouvre une école aux Pays-Bas en 1915 [3]. En 1929, l’Association Montessori Internationale est créée mais, entre fascisme et franquisme, Maria Montessori est contrainte de fermer toutes ses écoles et de se réfugier à nouveau aux Pays-Bas, puis en Inde où elle est assignée à résidence. Elle en profite pour créer de nombreuses écoles et, lorsqu’elle quitte ce pays en 1952, sa méthode a le vent en poupe. De retour en Europe, tout d’abord en Italie qui la réhabilite, Maria Montessori décède aux Pays-Bas la même année, à l’âge de 82 ans. Son fils Mario, continue son œuvre jusqu’en 1982.

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Thibault à l’atelier menuiserie du centre artistique et créatif Les Bateliers (Strasbourg).
Photo Nelson Doutres

La méthode Montessori
Aujourd’hui, on trouve des écoles Montessori réparties sur 6 continents mais toutes ces pédagogies dites « nouvelles », si elles suscitent un important débat, restent cependant dans les marges du système éducatif français. La méthode Montessori repose pourtant sur des bases scientifiques, philosophiques et éducatives. Elle s’articule autour de six grandes notions : l’importance des périodes sensibles, l’autonomie de l’enfant, l’attitude de l’éducateur, le matériel sensoriel, l’auto-correction et la progression des apprentissages.
Ce qu’il faut retenir de cette pédagogie, c’est que l’enfant y est considéré en tant que personne, non seulement digne d’intérêt mais surtout comme l’avenir de la société. Les clés de son apprentissage passent par le sensoriel, ce qui lui permet de se situer de façon précise et d’être indépendant de son environnement. Pour Maria Montessori, il est primordial d’offrir à l’enfant la possibilité de s’épanouir en respectant ses particularités individuelles et ses périodes dites « sensibles » (acquisition du langage, coordination des mouvements, ordre…). L’un des autres points est d’encourager l’autonomie et l’initiative chez l’enfant en partant du principe que sa motivation à apprendre est naturelle : il cherche à ramper, puis à se mettre debout et à marcher. Le temps passé sur des activités qui paraissent aller de soi et sont de ce fait parfois négligées - plier, verser, juxtaposer, porter etc. - est mis à profit par l’enfant pour apprendre à coordonner ses mouvements, associer son regard et son geste, se concentrer, s’organiser dans son travail.

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Les Chiffres de Balthazar.
Photo Marc Heilig
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Dans les Chiffres de Balthazaz, l’enfant peut suivre la forme des chiffres.
Ils sont en effet réalisés en tissu rugueux.
Photo Marc Heilig

Dans le domaine cognitif, le principe demeure le même. Une fois les démonstrations faites, l’éducateur ne doit se rendre disponible que si l’enfant en manifeste le besoin. Le but est d’éviter que les interventions ne soient perçues comme un échec et ne fassent perdre confiance à l’enfant en sa capacité de réussir seul. Ensuite, les apprentissages scolaires de calcul et de langage se feront de façon plus naturelle et plus facile. Maria Montessori a mis au point une série de jeux appelée matériel montessorien, qui sont conçus pour donner à l’enfant la possibilité de découvrir concrètement des notions abstraites. Son utilisation passe par la manipulation, le travail autonome et l’esthétique, qui joue aussi un rôle important. Les couleurs, l’aspect et la variété des objets sont destinés à captiver l’attention. Il est en effet illusoire de croire que le point d’intérêt de l’enfant puisse être le même que celui de l’adulte (apprendre l’addition, découvrir à quoi sert un adverbe, etc.) [4]. Ce matériel offre à l’enfant la possibilité de vérifier seul l’exactitude de ce qu’il vient de faire. Le contrôle de l’erreur passe par exemple par la comparaison d’une forme obtenue par l’enfant avec une forme de référence.

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Avec L’extraordinaire abécédaire de Balthazar, l’enfant découvre les lettres et les mots.
Photo Marc Heilig
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La lettre P de L’extraordinaire abécédaire de Balthazaz.
Pépin promène son panda en poussette.
Photo Marc Heilig

Une pédagogie d’avenir
Quelques personnalités célèbres sont issues de l’éducation Montessori : les fondateurs de Google, Sergey Brin et Larry Page, les créateur d’Amazon et de Wikipédia, ou encore l’inventeur des Sims et de SimCity, Will Wright, qui déclare : « Montessori m’a enseigné la joie de la découverte. Cela m’a montré que l’on pouvait s’intéresser à des théories complexes, comme celles de Pythagore par exemple, en jouant avec des cubes. Il s’agit d’apprendre pour soi-même plutôt que de recevoir l’enseignement du professeur… » Plusieurs travaux se sont intéressés à l’efficacité pédagogique des écoles Montessori. Tous montrent que les élèves passés par cet enseignement obtiennent de meilleurs résultats lors d’évaluation de leurs capacités scolaires et sociales.

Que des élèves de Montessori dirigent certaines entreprises les plus innovantes au monde est peut-être une coïncidence, mais il est aussi possible que la méthode Montessori ait des leçons de créativité et d’ouverture à nous donner… Même si nous sommes désormais trop vieux pour être envoyés à cette école.

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La lettre G de L’extraordinaire abécédaire de Balthazar.
Le gros grizzli gourmand déguste un gâteau de guimauve.
Photo Marc Heilig

[1] L’Alsace en est en tous cas à l’origine avec les premières écoles maternelles de Louise Scheppler, une jeune paysanne née en 1763 à Bellefosse. Elle est, à partir de 1778, la collaboratrice la plus proche du pasteur Oberlin avec qui elle fonda une toute première « classe de maternelle » vers 1779. Elle obtint en 1829 un prix de vertu de l’Académie Française. Les 5.000 francs qu’elle reçut lui permirent de créer d’autres écoles pour tout-petits. Dans un rapport manuscrit et non daté, elle montre les conceptions pionnières de son école, à mi-chemin entre le jardin d’enfants et la crèche. Elle est décédée en 1837 à Waldersbach.

[2] Le médecin Jean Itard (1774-1838), inventeur de l’otorhinolaryngologie, travaille auprès de sourds-muets, notamment dans ses écrits sur Victor, l’enfant sauvage de l’Aveyron. Édouard Séguin (1812-1880), pédagogue auprès d’enfants « idiots » à Bicêtre, publie Hygiène et éducation des idiots en 1846 ; il quittera la France en 1850 et deviendra médecin aux États-Unis.

[3] La jeune Anne Frank suivra une éducation Montessori à partir de 1934, lorsque sa famille s’installa à Amsterdam.

[4] Pour les premières notions, il s’agit de boîtes de couleurs, d’emboîtements cylindriques, d’une tour rose, d’un escalier marron, de tiroirs de géométrie, des cubes du binôme et du trinôme, des triangles constructeurs, de figures superposées. Pour la numération et le calcul : la table de Pythagore, les barres numériques, les fuseaux, la banque des nombres, les chiffres rugueux, les tables de Seguin, les timbres, les perles du serpent positif et du serpent négatif, les tables d’addition, de soustraction, de multiplication et de division, les cartes géométriques. Pour le langage oral, l’écriture, la lecture et l’initiation à la grammaire : les lettres rugueuses, les alphabets mobiles, les formes à dessin, les boîtes de lecture, les cartes de nomenclature classifiées, les ardoises, les symboles grammaticaux…

Publié le 12 novembre 2012 par Valérie Bisson