Alain Bikini interrogé par la presse

Citoyen de la République démocratique du Congo et curé de la communauté de paroisses du Piémont de Barr, Alain Bikini sma, titulaire d’un master sur la sociologie de l’immigration, vient d’écrire un ouvrage sur l’exode des jeunes d’Afrique [1].

Que ressentez-vous après les drames des derniers jours en Méditerranée ?
La tristesse de voir ces rêves se briser au fond de la Méditerranée dans le silence des dirigeants africains. J’ai regardé TF1 et BFM, ils ne parlent que de ça. Sur toutes les chaînes africaines que j’ai, il n’y a absolument rien.
Du coup, les migrants ne sont pas informés qu’ils seront entassés pour de l’argent sur des bateaux de fortune. Ils ne voient que ceux qui réussissent. Et les dirigeants s’en moquent, alors que le départ massif de ces jeunes est un facteur de sous-développement.

Quelles sont les conséquences sur le développement du continent ?
En Afrique subsaharienne, qui est le cas que je connais bien, ces jeunes ruinent l’économie de leur famille et même parfois du clan, qui vend ses terres pour financer un voyage qui dure parfois trois ans et coûte 5 000 € depuis le Congo. Il y a de nombreux pays à traverser, il faut se loger et au final payer les passeurs. Mon conseil est d’utiliser cet argent pour monter un petit commerce en Afrique, ils en vivront mieux.

Comment avez-vous rencontré ces migrants rescapés ?
Dans le cadre de mes recherches universitaires, en allant à la rencontre des Africains à Paris, Lyon et Strasbourg. Il faut prendre ces récits avec des pincettes parce que certains craignent d’être dénoncés. Mais certains se livrent. Ils m’ont raconté, en larmes, que normalement ils auraient dû pousser des hourras à l’arrivée. Mais qu’ils étaient perdus en constatant tous ces morts en chemin, sans sépulture ni lieu de mémoire. En se disant que cela aurait pu être eux. Le rêve se brise quand vous êtes le seul rescapé de tous les gens issus d’une même ville.

Ils étaient passés par la Libye ?
Non, mais ils étaient aussi insultés, tapés et entassés comme des animaux. Ils sont passés par le Maroc, et surtout la Turquie, où c’est maintenant plus dur. Dès qu’une voie se ferme, une autre s’ouvre. Depuis que le monde est monde, quand des gens ont faim, ils cherchent à survivre, quitte à devoir quitter leur pays. C’était le cas du peuple d’Israël en Égypte dans la Genèse comme des Irlandais aux États-Unis au XIX e siècle.

Et l’insécurité, qui est l’autre motivation de l’immigration ?
L’État islamique — qui n’est ni un État, ni islamique — interroge le monde. Il se sert juste de la religion pour s’attaquer à la culture.

Quelle solution adopter ?
Rien n’est idéal et aucun mur ne peut mettre fin à l’immigration. Quelle que soit la solution retenue, il faut y mettre de l’humanité. Ces cadavres n’ont pas de couleur.

Propos recueillis par Guillaume MULLER (Dernières Nouvelles d’Alsace)

[1] L’Afrique saigne, entre misères et espoirs, Florent-Alain Bikini Musini. Premier tirage épuisé. Encore en vente sur Amazon à 6,68 €.

Publié le 9 novembre 2015 par Alain Florent Bikini Musini