Albert Lirot (1937-2017)

Les funérailles du Père Albert Lirot furent célébrées dans notre chapelle de Saint-Pierre le 27 février 2017. Le Père Justin Kette, Supérieur du District, qui présidait l’eucharistie, était entouré d’une belle délégation de confrères de nos différentes communautés sma, de membres honoraires et aussi de plusieurs anciens camarades de séminaire. Le chanoine Joseph Sifferlen, ancien vicaire épiscopal, représentait l’évêque de Strasbourg et le diocèse. Le Vice-Supérieur, Jean-Marie Guillaume, assura l’homélie, publiée ci-dessous.

Les lectures pour cette liturgie [1] sont simplement celles qui étaient prévues pour aujourd’hui, lundi de la 8ème semaine du temps ordinaire. Elles sont parole de Dieu pour nous aujourd’hui, parole de Dieu aussi pour guider notre réflexion à l’occasion des funérailles du Père Albert Lirot. Jésus a posé son regard d’amour sur l’homme dont l’histoire est racontée dans l’évangile de ce jour, qu’on appelle traditionnellement le jeune homme riche. Jésus a posé aussi son regard d’amour sur Albert.

Cet amour, cette fidélité divine, a permis à Albert de vivre jusqu’à 80 ans. Je pense qu’il n’a jamais douté de cette fidélité, alors qu’il trouvait parfois difficile de s’appuyer sur la confiance de ceux et celles que son cheminement l’a amené à côtoyer.

L’appel à suivre Jésus, Albert l’a ressenti très tôt, puisqu’à l’âge de 13 ans il rejoint l’école apostolique des Missions Africaines, ici, à Saint Pierre, et entame des études qui le conduiront jusqu’à l’ordination sacerdotale, ici aussi, à Saint Pierre, le 7 mars 1965, études qui sont interrompues par plus de deux ans de service militaire, presqu’entièrement en Algérie.

A la fin de ce long cursus de formation, dans sa réponse à l’appel qui a fait de lui un prêtre missionnaire, Albert était prêt comme l’homme de l’évangile de ce jour, « Maître, tout cela je l’ai observé depuis ma jeunesse ». Et la joie ressentie au jour de l’ordination est alors le signe de ce regard d’amour posé sur lui par Jésus.

Mais la comparaison avec l’évangile de ce jour s’arrête là. Jésus ne pouvait pas demander à Albert de vendre ses biens et de les distribuer aux pauvres, car Albert n’avait pas de biens. Il n’avait même pas de maison familiale pour y passer son enfance. Orphelin très tôt, il est d’abord chez son grand-père. Lorsque celui-ci décède en 1940, Albert, qui a trois ans, est accueilli, avec sa sœur Madeleine, un peu plus âgée que lui, à l’orphelinat de Guebwiller tenu par les Sœurs du Très Saint Sauveur de Niederbronn, congrégation dont sa tante religieuse faisait partie. Les Sœurs de Guebwiller l’ont toujours accueilli durant les vacances et lors de ses congés d’Afrique. Elles ont toujours essayé de l’accompagner, jusqu’à ce jour… En témoigne aujourd’hui la présence de Sœur Odile, qui l’a aussi introduit dans sa propre famille.

De son enfance, hors d’un contexte familial naturel, Albert a gardé une tendance à un repli sur soi. Comme chacun d’entre nous, tel que le recommande Ben Sira le Sage dans la première lecture, Albert a dû travailler avec la personnalité qui lui était propre, à revenir sur lui-même, à compter sur la miséricorde du Seigneur ; ce fut sans doute la plus grande lutte de sa vie. A chaque tournant de sa vie, fidèle à son premier appel, Albert a essayé de rebondir, s’engageant dans un apostolat nouveau.

Après une année d’initiation pastorale à la paroisse du Sacré Cœur de Lyon, dans un cadre bien organisé où il aura appris beaucoup sur lui-même, il part plein de joie et de confiance en mission. C’est le Togo qui l’accueille, ancienne terre de Mgr Strebler qui l’avait ordonné prêtre. Au Togo, il apprend la mission à Tomégbé avec des missionnaires chevronnés, débrouillards et toujours optimistes. Albert, qui, d’après ses stages de moniteur de colonies de vacances dans le cadre de l’établissement de Guebwiller, avait très bien réussi avec les jeunes, est désigné principalement pour suivre la catéchèse dans les nombreuses écoles du secteur. Mais, suite à des conflits avec les jeunes qui n’acceptent pas ses interventions trop brusques, fatigué par une activité intense, il préfère quitter le Togo au bout de quatre ans. Cependant il ne perd pas courage. Il suit un recyclage d’une année à Obourg, en Belgique, et repart en mission en Côte d’Ivoire, dans le diocèse d’Abengourou.

Il est nommé au nord du diocèse, à Tabagne, avec le Père Gilbert Antony. Il s’agit d’une nouvelle fondation, la joie de la nouveauté et de la découverte. « Leur apostolat consiste à visiter les 45 villages de la paroisse », dit un petit rapport daté de 1978, « à former les catéchistes, enseigner la catéchèse, à initier les fidèles et catéchumènes aux sacrements et à faire l’infirmier de brousse de première urgence. »

Il y faut beaucoup de patience et de résistance, une patience qu’Albert ne parvient pas toujours à garder, mais Tabagne aura bénéficié de son zèle pendant une dizaine d’années. Fatigué, il revient en France, sans renoncer au ministère pastoral qu’il apprécie beaucoup et qui l’épanouit. Le diocèse de Strasbourg accepte de lui confier un service adapté à ses aspirations. Il vient habiter à la maison provinciale pendant l’année pastorale 1983-84, tout en étant prêtre coopérateur dans les deux paroisses St Maurice et St Bernard. Mais la grande ville et le partage entre deux entités paroissiales ne lui conviennent pas. Après un service de deux ans à la paroisse de Neubois, qui le rattache à la communauté sma de Saint Pierre, et d’autres activités dans les paroisses voisines de la communauté sma de Haguenau, il obtient de partir dans le Haut-Rhin, dans la région de son enfance. Pendant 15 ans, il réside au presbytère de Mertzen et œuvre dans le secteur paroissial local. N’arrivant plus à se situer pacifiquement face à certains conflits provoqués en partie par son tempérament fougueux, il doit renoncer à assumer la responsabilité de communautés paroissiales ; il a 69 ans. C’est pour lui une épreuve très difficile, dont il n’a jamais pu se remettre. Il est admis ici, à Saint Pierre, en décembre 2006, apportant avec lui sa déception de ne pouvoir continuer le ministère pastoral auquel il se sentait appelé. Sa santé se fragilise de plus en plus. Malade, il n’a pas pu participer à la célébration de son jubilé d’or, organisée au Zinswald il y a deux ans.

La première lecture nous rappelle que la miséricorde du Seigneur est grande. Le Seigneur aura accueilli Albert dans l’offrande de sa vie, dans son effort pour vivre selon l’appel qu’il lui a lancé au début de sa vie, selon son désir de se donner à lui. Que la miséricorde du Seigneur soit grande aussi pour nous tous qui avons été témoins de la vie parfois tourmentée de notre confrère et qui nous nous sommes trouvés souvent bien impuissants devant le mystère de sa vie.

[1] 1ère lecture : Ben Sira 17, 24-29 ; évangile : Mc, 10, 17-27.

Publié le 3 avril 2017 par Jean-Marie Guillaume