Aledjo, haut lieu de bénédiction et de nostalgie

C’est en 1913, il y a un peu plus de 100 ans, que les missionnaires du Verbe Divin, œuvrant dans le sud du Togo, ont ouvert une station au nord de Sokodé, dans le petit village d’Aledjo. Pour y accéder, il faut quitter la route goudronnée à la fin de l’agglomération qui s’étend juste au dessus de « la faille d’Aledjo », et prendre une piste à droite sur 6 kms. Le but premier de cette fondation était d’installer une maison de repos pour les missionnaires fatigués ou malades.

Le climat y est agréable, on dit même qu’il y fait froid et les prospectus du foyer de Charité sis sur le même plateau précisent qu’il vaut mieux se munir d’un lainage. Il y pleut souvent, même en saison sèche. Il n’y a pas ou très peu de moustiques. La vue sur les vallées et les montagnes entourant le site est superbe. Une station atmosphérique, qui semble aujourd’hui à l’abandon y a été érigée très tôt, supplantée par de hauts pylônes captant les ondes nécessaires à la profusion des réseaux de connexion. Pendant longtemps, les missionnaires vivant sur la montagne avaient pour charge de contrôler la pluviométrie et le degré d’humidité. Le Père Gabriel Lelièvre, qui fit partie de la première équipe sma au Nord Togo, travailla à Aledjo de 1925 à 1952. Météorologiste, il collabora avec un ingénieur géophysicien pour observer le ciel et expliquer la météo. Ses remarques judicieuses déconcertaient les spécialistes. Cela lui valut de la part de l’Office national de Météorologie un diplôme de satisfaction en 1948 et quatre ans plus tard une médaille de bronze. Au départ du Père Lelièvre, le Père Eugène Christ reprit l’œuvre de la mission d’Aledjo où il œuvra avec patience et charité jusqu’en avril 1956.

« La mission »
La concession de la mission n’a pas changé d’aspect depuis l’époque du Père André Widloecher, dit le chanoine. À l’entrée, l’église paroissiale, carrée, bâtie aux environs de 1965 par les frères Robert et Gilbert Brem et Jean Founchot pour remplacer la vétuste et étroite église des origines. Face à l’église, la « vieille mission », un solide bâtiment en terre, sombre d’allure et de couleur, sous les manguiers, entourée de claustra, bâtie par le Père Lelièvre. Dans les années 1970, elle servait d’abri aux confrères sma lors de leurs réunions, accueillis royalement par le Père André Widloecher. À droite de ce bâtiment, en prolongement de l’église, la maison la plus récente, construite sous la direction du Père Widlocher, en longueur, peinte en blanc. Dans le fond de la concession, juste au dessus du cimetière du village et de la vallée, la cuisine.
C’est là, ou plutôt devant ce bâtiment, qu’officiait Martin Tchagolé, le fidèle serviteur et admirateur du P. Widloecher, tellement attaché à son maître qu’il en avait adopté la voix, les formules et la démarche. Il était aussi catéchiste, traducteur, homme à tout faire… Son fils Jean Bosco fréquentait les Pères et voulait être comme eux ; il a été ordonné prêtre en 1980.

En 1957, la mission d’Aledjo a servi de lieu d’accueil aux « petits clercs », établis par le Père Leibenguth. Le Père Claude Masson le rejoignit comme « directeur » pour l’année scolaire 1960-61. En 1961, l’œuvre des « petits clercs » fut transformée en petit séminaire. Le Père Leibenguth en fut le premier supérieur, jusqu’en 1963. L’équipe des enseignants fut étoffée par l’arrivée des jeunes Pères Gilbert Brem et Jean Founchot et de Pierre Jacquot. En 1965, le Père Widloecher prend la direction du petit séminaire jusqu’en 1969, date à laquelle le petit séminaire est confié au clergé diocésain ; il resta curé de la paroisse jusqu’à sa mort en 1987. Entre temps, les petits séminaristes rejoignirent des bâtiments tout neufs de l’autre côté du village.

À droite de l’ancienne maison, en retrait, le petit cimetière des prêtres du diocèse de Sokodé. Sept croix de ciment marquent l’endroit des tombes : trois prêtres diocésains, les abbés Pierre Tchiwélé, décédé en 1989, Michel Litaaba, décédé en 1993, Patrice Alou, décédé en 1997. Ils sont quatre missionnaires sma, les Pères Cavagnera, décédé en 1927, Georges Krauth, décédé en 1938, André Widloecher, décédé en 1987, et le dernier de tous, André Bouhelier, décédé en 2002. La bordure de sa tombe est couverte de mousse… Est-ce dû au fait qu’en dessous il n’y a pas de caveau en ciment, André sur sa demande, ayant été « enterré » et non « encimenté » ?

Le petit séminaire et le pèlerinage. Un gardien musulman
À l’autre extrémité du village se trouvent les solides locaux du petit séminaire, construit dans les années 60, abandonné par les petits séminaristes dans les années 80. Leur nombre étant trop petit pour un corps professoral complet, ils ont été accueillis dans le foyer séminaire Saint Pierre Apôtre à Kara. Le petit séminaire d’Aledjo fut alors habité par le silence, sans trop se dégrader. La concession recommença à se réanimer il y a quelques 6 ans lorsqu’elle accueillit les séminaristes étudiant la philosophie. Les locaux existants furent quelque peu réutilisés, et de nouveaux édifices furent construits : un bâtiment pour l’accueil des étudiants et une immense salle à manger.
Le philosophât fonctionna pendant une année avec un effectif de 73 étudiants, et fut ensuite transféré à Tchitchao, au nord de Kara, dans une nouvelle construction appelée « grand séminaire de Philosophie Benoît XVI », où ils sont actuellement 230. Tchitchao est le lieu de la première mission du diocèse de Kara, établie par celui qui est considéré comme le pionnier de l’évangélisation en ce secteur kabyé, le Père Antoine Brungard. Une fois encore, le petit séminaire d’Aledjo est retourné dans son silence… sera-t-il réutilisé un jour avec ses nouveaux locaux ?

Il faut contourner une longue clôture pour trouver l’entrée du séminaire. Le portail à peine franchi, nous sommes accueillis avec sympathie par un gardien un peu méfiant qui se prend à sourire dès qu’il sait qui nous sommes. Nous admirons la façon dont il maintient la concession, et la propreté qui y règne. Il utilise les moindres recoins de terre pour y faire pousser légumes et melons. Peut-être a-t-il hérité, sans le savoir, des expériences botaniques du P. Lelièvre qui faisait venir des plants de France et de Madagascar et avait établi un jardin modèle, cultivant l’ananas, le chou, l’igname, l’aubergine et le navet… Mais « cette année la pluie manque » avoue le gardien-jardinier.

Il nous emmène à l’extrémité de la concession, au bord de la vallée là où se dresse la grande effigie de la Vierge Marie, en fer forgé, œuvre de Modeste Billotte, sma, décédé en 1999, qui a beaucoup œuvré à l’implantation du lieu comme plateforme pour le pèlerinage diocésain. La Vierge en fer forgé qui dominait le vide de la vallée a été insérée dans un cadre et un large support en ciment. Un peu plus haut sur un piton, un autel permanent a été dressé devant une statue de la Vierge, enfermée dans une niche vitrée, adossé à une grande croix. Le tout fait face à une esplanade d’herbe naturelle plantée d’arbres apportant l’ombre bienfaisante aux pèlerins.
Le gardien nous explique que les pèlerinages annuels sont bien fréquentés, en groupes divers, mais surtout lors de grands rassemblements diocésains, qui drainent une foule immense venue de tout le diocèse. Cette année, c’était le 15 février pour les malades, le 22 mars pour les adultes et le 5 avril pour les jeunes, mais les jeunes ont aussi le droit à participer au pèlerinage des adultes.

Tout en circulant à travers la concession, la conversation se prolonge avec le gardien qui se dit satisfait du salaire qui lui est versé par le diocèse. Il nous explique aussi que la paroisse est restée vivante, qu’il a beaucoup apprécié la calme et efficace présence de l’ancien curé, originaire d’Aledjo, maintenant en retraite, mais qu’il a plus de difficultés avec le nouveau curé plus jeune et plus bouillonnant. Il nous révèle qu’il est lui-même musulman, que les musulmans sont très nombreux au village mais vivent en bonne harmonie avec les chrétiens… « Nous sommes tous frères, et il n’y a pas de conflits entre nous. »

Le foyer de charité
Le foyer de charité a débuté en 1961. Il est situé un peu avant l’entrée du village, dans un écrin d’arbres et de verdure luxuriant. La charité s’exerce déjà au dispensaire en dehors de l’enceinte. Il fonctionne depuis les premiers jours et accueille de nombreux malades chaque matin. Un dispensaire de la mission avait déjà été implanté en 1927 par le père Luigi Cavagnera, le premier missionnaire sma à Aledjo, venu du Nigeria en cette même année, décédé subitement seize mois après son arrivée. Le Père Gabriel Lelièvre continua le dispensaire, obtenant des médicaments du gouvernement et accueillant chaque semaine un médecin venu de Sokodé pour soigner les malades les plus graves. Le Père Lelièvre menait à Aledjo une vie monacale, partageant son temps entre la prière, le ministère, l’étude, le travail manuel et l’observation des étoiles. Il laissa derrière lui un bon nombre de travaux sur l’histoire, les coutumes et la langue du pays.

Si les ondes hertziennes sont captées et diffusées à partir des grands pylônes métalliques, les ondes spirituelles qui atteignaient déjà le Père Lelièvre rayonnent du foyer de Charité à travers tout le Togo et au-delà, attirant priants et visiteurs depuis le Bénin, le Burkina-Faso et ailleurs. La barrière d’accès au foyer de Charité franchie, c’est le silence, ponctué par le chant des oiseaux. Quelques personnes circulent calmement le long du grand corridor d’accueil. Nous sommes deux, Séverin, le supérieur régional sma, qui visite ces lieux pour la première fois et moi-même, cherchant notre chemin vers la chapelle.

Odile, membre du foyer presque depuis les premières heures nous repère : « Que cherchez-vous ? » « Nous sommes venus voir où vous habitez ! » Elle nous fait asseoir et nous propose l’eau de la bienvenue. « Que de grâces dans ce foyer, grâces de guérison intérieure, de paix, d’espérance… » La communauté du foyer fonctionne bien, avec une bonne quinzaine de membres et le successeur du P. Marcel, le Père Benoît Dansou, qui anime des retraites depuis une dizaine d’années, va faire son entrée officielle le 15 août prochain. Les retraites se poursuivent, une retraite pour les prêtres du Togo (ils sont 51) est en train de se dérouler, animée par Mgr Barrigah, évêque d’Atakpamé. Séverin est intéressé, il prend le programme.
Odile nous propose de saluer le Père Léon Marcel, le fondateur. Nous n’en avions pas l’intention, mais si c’est possible… Elle monte à l’étage et revient deux minutes plus tard : « il vous attend. » Le Père Marcel, c’est la fondation, le roc inébranlable ! Il a 97 ans, il ne peut plus marcher, il est sourd, mais depuis longtemps il s’est vissé un appareil aux oreilles et peut très bien communiquer.
Il est manifestement heureux de nous recevoir. Il n’en finit pas de rendre grâce pour cette œuvre merveilleuse du Foyer de Charité, pour tant de grâces qui ne cessent de couler, pour Marthe Robin, décédée en 1981, l’inspiratrice des Foyers de Charité, dont la date de béatification sera bientôt annoncée, pour Edith, une compagne des premières heures de la fondation d’Aledjo décédée il y a quelques mois, pour les confrères sma et leur aide et leur soutien aux heures de la fondation, le Père Christ, Mgr Lingenheim, le Père Widloecher et tant d’autres qui ont cru et ont aidé l’œuvre alors que certains ne sentaient pas bien cette fondation en un milieu musulman de brousse. Il rend grâce aussi pour la merveilleuse œuvre d’évangélisation de la SMA au Togo, pour la décision de la SMA d’accueillir des candidats venant des églises locales, décision que lui-même espérait depuis longtemps, pour le développement de la nouvelle SMA au Togo.

Nous passons par la chapelle pour nous associer quelques instants à l’adoration du Saint Sacrement. Mais il faut quitter la montagne et redescendre « la faille » avant la nuit, car la route est facilement bloquée par des titans surchargés et fatigués qui n’arrivent plus à monter. La nuit nous surprendra un peu avant Sokodé. Mais dès la « faille » passée, une pluie abondante s’abat sur toute la région. Le gardien du petit séminaire se lamentait du manque de pluie, nous nous réjouissons pour lui.

Publié le 22 avril 2015 par Jean-Marie Guillaume