Au commencement était Noël

Un homme, une femme, un nouveau-né et un refuge, l’image est tellement archétypale et universelle que la présence de la crèche [1] dans les églises ou au pied des sapins apparaît aujourd’hui comme une évidence. Son histoire, ainsi que celle de ses protagonistes, mêle textes bibliques, pratiques populaires et imaginaire collectif. Plus encore, la crèche est à l’image d’un monde en perpétuelle évolution ; elle est une forme majeure de la mémoire religieuse populaire.

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Crèche fon en bois. Togo sud. Coll. SMA Strasbourg
Photo Marc Heilig

Le grand récit de la naissance de Jésus est dans l’évangile de Luc [2], qui situe en détail le lieu de la nativité : « Elle mit au monde son fils premier né, l’enveloppa de langes et le coucha dans une crèche parce qu’il n’y avait pas de place pour eux à l’hôtellerie ». Matthieu, quant à lui, ne cite que l’épisode de l’adoration des mages.
Partis de Galilée afin de se faire recenser, Joseph le charpentier et son épouse Marie ne trouvèrent où loger… Les montagnes de calcaire de Judée sont percées d’innombrables grottes qui servaient d’étables. C’est là qu’ils trouvèrent à s’abriter… La première mention du nouveau-né réchauffé par le souffle de l’âne et du bœuf remonte au proto-évangile apocryphe de Jacques, qui date de la deuxième moitié du IIème siècle. Mais pourquoi un âne et un bœuf ? On fait remonter ces éléments au prophète Isaïe qui, au début de ses écrits, dit ceci [3] : « Le bœuf connaît son propriétaire, et l’âne la crèche de son maître : Israël ne connaît rien, Mon peuple n’a point d’intelligence ». C’est un reproche indirect et caché sur l’absence du peuple à la crèche de la nuit de la nativité.

Le théologien grec Origène (185-252) rapporte dès le IIIe s. qu’on montrait aux pèlerins la grotte et la mangeoire qui aurait servi de berceau à l’enfant Jésus. De retour chez eux, ces gens reproduisaient ces grottes par dévotion et, de plus en plus souvent, y plaçaient une statue de Marie tenant l’enfant dans ses bras ou assis sur ses genoux. Et d’où vient la date du 25 décembre ? C’est une longue histoire qui remonte aux temps lointains où les braves troglodytes – hommes des cavernes - voyaient la lumière du jour diminuer de plus en plus en automne et en hiver. Ils faisaient alors des célébrations pour demander à la lumière de revenir et brûlaient en supplication le seul arbre vert de la forêt. Et cela marchait, puisque le printemps revenait imperturbablement à partir du solstice d’hiver. Les chrétiens ont placé à 3 jours près la fête de la lumière et la naissance du Messie-lumière, imitant leurs frères juifs qui ont leur fête de la « hanouka » à la même période.

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Crèche peinte en terre modelée. Togo. Coll. SMA Strasbourg
Photo Marc Heilg

On trouve très tôt, dans les catacombes et sur les sarcophages, quelques reproductions ou ébauches de la grotte-crèche où l’on présente l’enfant tenu pas sa mère et Isaïe le prophète, celui qui a annoncé le Sauveur et montré l’étoile royale au dessus de l’enfant : Voici que la jeune femme royale va engendrer celui qui sauvera le royaume [4]. Toutefois, c’est le IVe s. qui nous livre le plus d’informations, à partir de la reconnaissance officielle de l’Église sous le règne de Constantin. La plupart des anciennes représentations de la Nativité datent de cette époque. Cela se poursuit jusqu’au VIe s., où l’action du pape Grégoire (590-604) marque l’intégration des fêtes païennes aux rites chrétiens : il chargea ainsi les moines de créer pendant les fêtes de Noël un véritable rite pour célébrer la naissance du Christ. On dit également que la mangeoire fut transportée de Bethléem à Rome sous le pontificat de Théodore Ier (642-649), qui aurait fait construire un oratoire autour.

Plus tard, au IXe s., on érigea dans les églises romaines des oratoires sur le modèle de la grotte de Bethléem, avec la représentation de la Vierge portant son fils et la majorité des personnages de la crèche : Joseph, l’époux, l’âne et le bœuf, les bergers et leurs moutons, mais aussi les rois mages, couronnés et portant l’or, l’encens et la myrrhe, tels que Mathieu les a mentionnés et auxquels on donnera les noms de Melchior, Gaspard et Balthasar. Au cours de ce siècle, la liturgie de la messe évolue et l’on y introduit des textes dialogués, chantés ou joués. Ces célébrations, en particulier à Noël, font naître peu à peu une gestuelle et des costumes qui illustrent des scènes jouées par des comédiens, le clergé et les enfants de chœur, parfois par tous. Le but initial est de paraphraser les évangiles et de les rendre accessibles ; les épisodes de la Nativité constituent des thèmes de prédilection.
La fête de Noël prend son essor au Moyen-Âge et devient pour les nobles une occasion de partager avec leurs valets. Au tournant de la Renaissance, dans les couvents et les demeures bourgeoises ou aristocratiques, apparaissent des berceaux où repose Jésus : « son effigie en bois, métal précieux, ivoire… était bercée par les membres de la famille ou de l’assemblée ».

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La Nativité sur un tableau de la Renaissance

Et François d’Assise ? A Greccio, en décembre 1223, il fit au milieu des gens de la montagne une célébration du mystère de la Nativité. Sa mise en scène reconstituait la crèche de manière sensible : « Je veux, disait-il, évoquer le souvenir de l’enfant qui naquit à Bethléem… Je veux le voir, de mes yeux de chair, tel qu’il était couché dans une mangeoire et dormant sur le foin entre un bœuf et un âne ». Mais, comme on l’a dit plus haut, les célébrations scéniques des mystères hors des églises existaient depuis un certain temps déjà, François d’Assise ne les a pas « inventées ». La plus ancienne crèche connue de cette époque date de 1252 et se trouve au Monastère de Füssen, en Bavière. Une autre, en Italie, est datée de 1289 ; elle a été sculptée par Arnolfo di Cambio.

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Crèche de la chapelle des Missions Africaines à Haguenau
Photo Marc Heilg

C’est à la Basilique Sainte-Marie-Majeure de Rome que se trouvent les reliques de la vraie crèche, avec des éléments de la mangeoire de la grotte d’Adher, en Israël. Il faut attendre le Concile de Trente (1543-1563), convoqué pour tenter de lutter contre la Réforme protestante et son dépouillement, pour que le phénomène des crèches prenne de l’ampleur. Ce concile, en effet, encourageait la diffusion des images sous toutes les formes (gravures, peintures, sculptures…) et cette propagation constitua un puissant mode d’évangélisation.
Il faut souligner la fascination des grands peintres de la Renaissance pour la Nativité. Ils ont multiplié les crèches les plus diverses et les plus imaginatives. Le baroque, par la suite, a fortement influencé nos crèches actuelles, qui rivalisent pour être les plus belles, les plus riches et les plus variées. Sans oublier le rush missionnaire du XIXe s. qui fera s’allumer, la nuit de Noël, des milliers d’étoiles sur les forêts et les savanes d’Afrique et d’Océanie.

Pourtant, les crèches sont aujourd’hui interdites sur les places de nos villages, dans les squares de nos villes, ou même à l’auberge du coin… Une fois encore, on dit à ce bambin : « Va ailleurs ! Ici, la place est déjà prise ! »

[1] Le mot « crèche »Krippe en allemand et crib en anglais - vient de « krippa » en francique, un dialecte germanique.

[2] Lc 2, 7.

[3] Is.1.3.

[4] Is. 7, 14.

Publié le 24 janvier 2017 par Jean-Pierre Frey et Valérie Bisson