Au Kerala, dans le « jardin de Dieu »

Cet Etat du sud-ouest de la péninsule indienne a été comblé, en effet, par la Providence, non seulement de par sa situation géographique, sa topographie, son climat tropical soumis au régime des moussons et ses richesses naturelles, mais aussi grâce à des figures exceptionnelles qui ont contribué à écrire son histoire au fil des siècles et des millénaires.

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Le groupe des amis SMA.
Photo Etienne Weibel

L’organisateur du voyage, l’ancien directeur du collège des Missions Africaines de Haguenau Marcel Schneider, épaulé par son jeune confrère indien Raja, avait d’ailleurs baptisé son itinéraire à la découverte du Kerala « le circuit de la Providence », tout au long duquel les touristes alsaciens ont pu se rendre compte que cet Etat de moins de 39.000 km2 pour 32 millions d’habitants [2] constituait « l’exception l’indienne » dans bien des domaines : politique, social, sanitaire, éducatif, religieux, culturel…

Niché entre la mer d’Oman et la partie sud de la chaîne montagneuse des Ghâts occidentaux, le Kerala est l’une des plus belles et des plus riches régions de l’Inde, avec les plages paradisiaques sur la côte de Malabar, la « Venise » des Backwaters, les épaisses forêts tropicales qui couvrent un quart de son territoire, de vastes plantations de thé, de café et d’épices les plus diverses, une remarquable biodiversité, enfin, grâce à l’abondance et à la qualité de la flore et de la faune. Les Kéralais ne donnent pas son surnom par hasard à leur région car le touriste peut le lire sur tout ce qui y attire son regard ou tout ce qui y roule.

Les bons résultats d’une politique de progrès
Depuis sa constitution dans la forme actuelle en 1956 par la réunion du district de Malabar et des royaumes de Cochin et de Travancore, l’Etat du Kerala est dirigé par des gouvernements de gauche [3] dont la politique progressiste porte ses fruits : répartition plus juste de la terre et des revenus ; alphabétisation à presque 100% ; scolarisation de l’ensemble des jeunes dont une bonne partie dans des établissements privés, sans discrimination religieuse ni sociale ; accès aux soins pour tous avec une offre bien plus importante que dans le reste de l’Inde grâce à une densité d’hôpitaux, de lits et de médecins bien supérieure ; maîtrise de la démographie, notamment grâce à la possibilité donnée aux femmes de se faire stériliser, le taux de natalité (1,8%) étant le plus bas de tout le pays. Toutes ces avancées font qu’au Kerala l’espérance de vie (73 ans, hommes et femmes confondus) est de dix ans plus longue et le taux de mortalité infantile cinq fois plus faible que dans le reste du pays. Ce qui a fait dire au Prix Nobel d’économie indien Amartya Sen que le Kerala est « l’Etat le plus socialement avancé d’Inde. »

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Au fil du voyage dans les backwaters.
Photo Roby Bucher

L’économie du Kerala, dont le taux de croissance (5 à 7%) est égal voire supérieur à la moyenne nationale, reste principalement tributaire de l’agriculture, de l’industrie du bois et de la pêche qui emploient un quart de la population active [4], mais elle est de plus en plus tirée par le secteur tertiaire (50% du produit intérieur brut) et notamment le tourisme, dont l’essor récent fait du Kerala l’une des destinations privilégiées de la péninsule indienne [5]. Par ailleurs, en raison du fort taux de chômage (25%), plus d’un million de Kéralais ont traversé la mer d’Oman pour aller travailler dans les pays du Golfe, et le rapatriement de leurs revenus qui pèsent 1/5e du produit intérieur brut (PIB) contribue notablement à l’économie de leur Etat d’origine, où le niveau de vie est relativement élevé et où les trois quarts des foyers disposent de l’électricité et de l’eau courante.

L’esprit de tolérance religieuse
Le circuit de découverte nous a conduits sur les traces, entre autre :
du grand réformateur hindou Shankaracharya (début du IXe s.) dont la vie se déroule sur les murs d’une tour érigée à sa mémoire à Kalady, son lieu de naissance ;
de saint Thomas, l’apôtre évangélisateur de l’Inde du Sud, qui a débarqué en l’an 52 sur la côte de Malabar et dont un sanctuaire abrite un reliquaire à Kodungallur, l’ancienne Cranganore, berceau oriental de la chrétienté ;
des participants au synode de Diamper en 1599 à Cochin, qui décida le passage de l’Eglise de Malabar et des chrétiens de saint Thomas dans le giron de Rome, alors qu’une partie du clergé et des fidèles s’opposaient à cette « latinisation » et, s’attachant la « Croix de Coonan », firent le serment de rester fidèles à leur tradition liturgique et patrologique ;
de la petite communauté juive du Kerala, dont une centaine de descendants vivent encore à Cochin ;
du navigateur Vasco de Gama qui a accosté au Kerala en 1498 pour frayer la voie aux colonisateurs portugais et sécuriser la route des Indes (et des épices) ;
de sainte Alphonsa, sœur clarisse canonisée en 2008, qui a accompli une œuvre éducative immense entre 1936 et 46 au Kerala où de nombreux établissements scolaires portent son nom ;
des dynasties de maharajas de Cochin et de Travancore dans leurs palais en bois de teck et de santal représentatifs de l’architecture kéralaise traditionnelle, et qui se montraient tolérants envers les religions non hindoues et se préoccupaient en particulier de l’éducation et du bien-être de leurs sujets ;
du Mahatma Gandhi, le « père » de la nation, dont un mausolée se dresse au Cap Comorin [6], à la pointe de la péninsule, à l’endroit-même où se rencontrent trois mers (océan Indien, mer d’Oman et golfe du Bengale) et d’où l’on peut admirer à la fois le lever et le coucher du soleil ;
du philosophe indien et « moine errant » Swami Vivekananda, dont le mémorial se dresse sur un îlot à quelques encablures de la côte, au même Cap Comorin, et qui a été à la fin du XIXe s. le grand missionnaire de l’hindouisme au-delà des côtes indiennes et jusqu’aux Etats-Unis…

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Le temple de Suchindram.
Photo Colette Weibel

Ajoutons la visite d’un centre de théologie jésuite qui s’efforce de promouvoir le dialogue interreligieux, d’un temple hindou dédié à Shiva, d’une église orthodoxe du XVIe s. qui marie différents styles d’architecture religieuse, ainsi que d’une abbaye cistercienne sur les hauteurs des Ghâts, où des moines trappistes exploitent une ferme avec un cheptel de 140 vaches laitières… suisses, pour faire le constat d’espoir qu’au Kerala cohabitent quasi pacifiquement l’hindouisme que pratique la moitié de la population, le christianisme (20% des Kéralais, dont trois quarts de catholiques) et l’islam (20%).

Sur la route du thé et des épices
Les étapes « agriculture, nature et environnement » ont mené les touristes alsaciens dans les montagnes des Ghâts occidentaux, jusqu’à la coquette station climatique de Munnar, à plus de 1500 m d’altitude, qui est le centre principal de négoce du thé dont le Kerala est un des premiers producteurs au monde. Les hauteurs des Ghâts sont littéralement tapissées de plantations de thé qui sont, à l’instar du café, en grande partie entre les mains d’importants groupes industriels, comme Tata par exemple.

Sur la « route des épices » qui serpente dans les Ghâts, les visiteurs ont pu découvrir la grande diversité et les secrets de ces plantes aux vertus médicinales dont la « reine », la cardamome, y prospère en particulier, mais aussi le poivre, la vanille, la cannelle, la noix de muscade, le girofle…

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Culture du thé.
Photo Colette Weibel

Après celui des épices, le groupe a pu pénétrer dans le monde merveilleux de la faune et de la flore lors d’un safari photos sur le plus important lac artificiel du Periyar Wildlife Sanctuary, et visiter la demi-douzaine de parcs nationaux et de réserves de la vie sauvage que l’Etat a créés pour préserver la richesse de sa flore et de sa faune originelles. Là vivent des troupeaux d’éléphants sauvages et une quarantaine de tigres parmi des dizaines d’autres espèces animales.

Des étapes « santé » ont permis de découvrir les vertus et bienfaits de la médecine ayurvédique, qui motive aujourd’hui un tiers des séjours au Kerala, et du yoga, sans oublier les arts martiaux comme le kalaripayat. Toutes ces activités trouvent leur origine au Kerala, qui se soucie de conserver d’autres traditions encore comme le kathakali (théâtre religieux dansé) ou le theyyam (transe rituelle).

Des étapes « détente et farniente » ont plongé le groupe, au cours de croisières sur des kettuvalams (bateaux-maisons), dans l’univers enchanteur des Backwaters, cet inextricable réseau de lagunes et de canaux qui sépare le vert de la terre du bleu de la mer et se déroule paisiblement entre des polders « à la kéralaise » couverts de rizières et une barrière de dunes côtières ourlées de cocotiers et de bananiers. Les visiteurs ont également pu se prélasser sur de magnifiques plages dont les hippies ont fait leurs paradis terrestres dès les années 1970, comme à Kovalam ou Varkala.

[1] God’s own garden ou God’s own country : « le jardin (ou le pays) de Dieu.

[2] Soit une densité de 820 hab./km2.

[3] Communistes et/ou socialistes.

[4] Mais l’industrie peine à se développer.

[5] Près de 10 millions de visiteurs par an, dont plusieurs centaines de milliers d’étrangers.

[6] Dans l’Etat voisin.

Publié le 28 juin 2011 par Etienne Weibel