Avec Joseph Moingt, évangéliser - à neuf !

Quand il s’agit de l’essentiel, toutes les voix sont bonnes à entendre. Surtout si elles savent faire de nos racines autant d’ailes. Depuis quelque temps, la voix d’un homme né en 1915 se fait entendre plus distinctement dans notre Eglise. Signe que plusieurs d’entre nous se savent acculés à l’essentiel ? Avec sa « tremblante espérance », le théologien jésuite Joseph Moingt est devenu une référence transversale : ils ne sont pas nombreux, aujourd’hui, à transcender comme lui les générations, les statuts, les courants. Il serait beau de le vérifier à nouveau lors de son prochain passage en Alsace.

Visite théologique de Joseph Moingt à Strasbourg

Le mercredi 9 mai, à 20h 30, au Palais Universitaire, conférence :
Où va le christianisme ? De l’analyse à la prospective.

Le jeudi 10 mai, de 9h 30 à 11h 30, au FEC , débat :
Implications ecclésiales et pastorales du sujet.

Possibilité de prolonger sur place à la faveur d’un déjeuner « étudiant ».

Cet homme n’a pas attendu d’entrer dans un nouveau siècle pour penser et repenser le phénomène chrétien en fonction de notre temps. Et il n’hésite pas à s’exposer, à risquer une synthèse personnelle, jugée parfois provocante. C’est ce qu’il fait encore, par exemple, dans la conférence que je vais citer – et condenser à ma façon : « Annonce de l’Evangile et structures d’Eglise ». En quelques pages, c’est l’œuvre d’une vie qui se livre ! Dans un récent livre-interview à succès, l’auteur fournit un aperçu plus ample de son entreprise : Croire quand même. Libres entretiens sur le présent et le futur du catholicisme. Une ligne de vie et de pensée accrochée au Dieu qui vient à l’homme. Ce que je vais retenir ici de cet homme-là tiendra en 3 séries de 3 motivations et orientations.
Le premier effort requis est d’humble réalisme au niveau des fondamentaux. Pour avoir chance ensuite de se situer juste.

1. Qu’en est-il de la société contemporaine ? Elle est si diversement décrite – et décriée ! Nous avons toutes les raisons de l’analyser dans les termes sobres et radicaux de la sécularisation. Le monde occidental est un monde sécularisé, « sorti de la religion ». Sorti ? Oui, dans les deux sens du mot. Comme le petit d’oiseau sorti de l’œuf, produit et façonné par l’œuf. Mais aussi comme l’oiseau définitivement sorti de son nid !

2. Sommes-nous tellement au clair sur l’offre chrétienne en son originalité ? L’Evangile a été très vite classé au rayon des religions. La parole et la vie de Jésus se sont trop aisément glissées, au fil des âges et des civilisations, dans des vêtements religieux. Le christianisme n’y reconnaît pas forcément son identité. Il se présente et se vit d’abord comme une foi.

3. Où l’Eglise en est-elle de ses ressources ? Par-delà le comptabilisable, elles restent considérables. Même dans les pays d’ancienne christianisation. Mais il est clair pour tout le monde qu’elles sont en voie d’épuisement. Qu’est-ce qui s’annonce derrière le « troisième âge » qui prévaut actuellement dans nos églises ? « Il importe de détacher notre regard des maux qui nous obsèdent et de le reporter, non en arrière, mais à l’origine même de l’Eglise. »

4. La foi originaire et originelle est donc à resituer dans un monde si différent, si neuf : le nôtre. Or, pour ceux qui s’attachent à une bonne Nouvelle, la nouveauté ne saurait faire peur ! Le nouveau rapport de l’Eglise au monde, ils ont de quoi l’apprécier, et donc de le mesurer - et de ne pas s’y trouver mal. Ce qu’ils doivent bien plutôt craindre, c’est de passer à côté des signes du temps.

5. Dans l’Occident postchrétien, nous ne sommes pas si mal placés, après tout, pour percevoir la nouveauté de l’Evangile. Et à quelle humble et exigeante expérience personnelle il appelle. Il est annonce de la vérité de nos vies dans l’amour. Promesse de plénitude à destination de tous les humains. Là est l’avenir de l’Eglise, puisqu’elle « ne peut trouver son salut en dehors de ce qui est sa raison d’être au monde ».

6. A qui revient-il de diffuser le trésor d’un tel message ? C’est, à n’en pas douter, l’affaire de tout baptisé évangélisé. – On prévoit que Joseph Moingt ne se satisfera pas d’une réponse de principe. Avec une vigueur de jeune homme, il va mettre en avant la mission des laïcs et du laïcat comme on ne le fait plus guère. Et de s’en expliquer sans ambages.

7. Une institution tend par définition à suivre ses règles internes, et elle rechignera toujours à s’engager dans des réformes. Rien à espérer, alors, de l’Eglise d’en haut ? Si, mais à quel prix, et par quels détours ! Ce qu’on peut espérer d’elle, c’est que « lorsqu’elle sera à bout de ressources, l’Esprit Saint lui fera voir qu’elle détient dans l’Evangile toute possibilité pour innover sans avoir à se renier ».

8. En attendant, devrons-nous renoncer à toute perspective de changement ? Pas du tout. Il est impératif d’offrir le message chrétien, non pas hors de l’Eglise, mais « hors des églises ». Car tout frère en humanité, tout lieu de vie est un champ à semer, une présence d’Eglise à créer. Chaque membre du peuple de Dieu a ce qu’il faut pour exercer des responsabilités et prendre des initiatives. Les communautés de disciples ont donc ce qu’il faut pour « s’organiser en vue principalement d’un partage d’Evangile… orienter ce partage vers les problèmes (humains, sociaux) qui se posent… l’ouvrir à d’autres personnes… prendre en charge l’espace environnant… se disposer à des actions concrètes ».

9. S’esquisse alors « une pastorale du changement par petits pas de travers et de côté ». Le lecteur de Joseph Moingt, et son auditeur, se sentiront incités, bien sûr, à discuter les propositions qu’il émet, à en imaginer d’autres. A oser telle ou telle initiative… Pourvu qu’en tout cela il apparaisse « à quel point la pensée du Christ recouvre, éclaire et stimule le sens de l’humain ». En effet, la démarche est portée toute entière par une conviction tranquille, qui peut aussi se lire comme un espoir fou : « Notre société pourra reconnaître dans le Christ les mêmes idées à cause desquelles elle l’avait rejeté. »

Résultat : 3 x 3 conditions, motivations et orientations recueillies auprès de cet homme-là. Il en faudra certainement plus pour assurer à notre Eglise un avenir. Plus que neuf, on l’aura bien compris, pour évangéliser à neuf. En tout cas, voilà déjà, et sans tarder davantage, les « plus » du P. Moingt. A relever avec soin ; à exploiter sans modération.

Publié le 26 mars 2012 par Raymond Mengus