Boko Haram

Boko Haram

Cet article se veut un essai d’éclairage sur la secte djihadiste Boko Haram : son origine, ses revendications, son développement au cours des années. Une attention particulière sera accordée à l’impact négatif qu’elle fait peser sur la cohabitation entre les différents groupes ethniques et religieux du Nigeria ainsi qu’aux moyens de restaurer l’harmonie religieuse dans ce pays.

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Manifestation du mouvement Bring Back Our Girls au Nigeria
Photo africaonmedia.com

Un défi pour la nation nigériane

Le mouvement islamique Boko Haram est devenu tristement célèbre suite à la mobilisation internationale Bring Back Our Girls qui suivit l’enlèvement de plus de 200 lycéennes de Chibok en avril 2014. Mais la réalité est telle que, bien avant cet événement, Boko Haram avait déjà commis des actes terroristes, depuis 10 ans environ, d’abord au Nigeria, puis au Cameroun, au Niger et au Tchad. Les statistiques [1] font état, à partir de son apparition, de 15 000 morts par décapitation, fusillade, incendie de villages entiers et de plus de 1 500 000 personnes déplacées ou complètement disparues. Ces faits peuvent être attribués aux multiples opérations meurtrières de la secte. A l’exemple de l’organisation de l’État Islamique, le nom de Boko Haram est aujourd’hui synonyme de terreur.

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Manifestation du mouvement Bring Back Our Girls au Nigeria
Photo africaonmedia.com

La menace est multiple. Avant tout, elle est sécuritaire car elle met dangereusement la paix sociale en péril ; elle est aussi politique puisque Boko Haram ne se contente plus d’imposer la Shari’a au Nigeria, mais s’est constitué en entité autonome et fragilise ainsi gravement l’intégrité nationale des États affectés. Enfin, les attaques ciblées des églises et des populations chrétiennes au Nord Nigeria par ce mouvement terroriste ont réveillé des tensions traditionnelles entre les chrétiens et les musulmans de ce pays.

L’évolution de la secte Boko Haram

Le véritable nom du mouvement populairement appelé Boko Haram est Jama’atu Ahlis Sunna Lidda’awati wal-Jihad. Ce nom arabe, qui peut être traduit comme « Les personnes engagées à la propagation des enseignements et la tradition du Prophète et du djihad [2] », inscrit ce groupe dans une tradition radicale sunnite, à l’exemple d’Al Qaïda. L’objectif est clairement exprimé dans cette dénomination : instaurer une application stricte de la loi musulmane telle qu’enseignée par le Prophète pour l’étendre à l’ensemble du Nigeria et combattre l’éducation occidentale, considérée comme un véritable péché à l’origine du déclin des sociétés islamiques [3]. Le nom de Boko Haram a d’ailleurs été donné par les habitants de Maiduguri, au nord-est du Nigeria, où se trouve le quartier général de la secte, à partir de ces revendications : l’éducation (boko) occidentale est haram, c’est-à-dire interdite ou péché en français.

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Mosquée au nord Bénin
Photo Michel Guichard

Au début, l’appel au boycott des écoles laïques n’a choqué personne puisque, depuis l’occupation britannique du califat de Sokoto en 1903 [4], les musulmans traditionnels de ce territoire qui couvrait le nord du Nigeria, une partie du Cameroun et du Niger, avaient toujours résisté à l’enseignement occidental. Toutefois, contrairement à Boko Haram, leur opposition répondait plus au souci de préserver des valeurs culturelles qu’à promouvoir une idéologie religieuse très proche de celle des mouvements wahhabites qui exigeaient un retour glorieux de la civilisation islamique des califats.
C’est dans ce contexte historique de remise en cause de la civilisation occidentale considérée comme païenne et source de toute la décadence socio-politique et économique qu’un prédicateur charismatique, Muhammad Yousuf, fonda Boko Haram à Maiduguri en 2002. Très vite, il réussit à mettre sur pied un complexe religieux composé d’une mosquée et d’une école islamique qui attira des élèves de tout le nord du Nigeria et des environs. Impressionnées par son éloquence, plusieurs familles des villes et villages voisins y envoyèrent leurs enfants pour une formation à l’islam authentique ; ils ne soupçonnaient pas que l’avènement du renouveau islamique prêché par Muhammad Yousuf et ses disciples avait pour ambition politico-militaire de remplacer les institutions de l’État par un système de gouvernement fondé sur la Shari’a et la jurisprudence islamique : pour ces fervents musulmans de tradition maraboutiste, il s’agissait d’une nouvelle version de ces « mouvements de modernisation » qui comprennent à la fois les confréries et les écoles coraniques traditionnelles et obéissent à un double rythme. En effet, « lors de la saison agricole, les élèves apprennent le Coran auprès d’un vieux maître dont ils cultivent les champs, alors qu’ils se déplacent durant la saison sèche en ville où ils vivent de l’aumône. Les meilleurs poursuivent l’étude des corpus islamiques (droit religieux, grammaire...) dans les écoles de savoir de niveau supérieur [5]. » Un des groupes terroristes issus de ce mouvement de modernisation dans les années 80, celui de Maitatsiné, fut responsable d’une insurrection sanglante dans cinq États du nord du Nigeria [6].
Une fois établi, le centre de Maiduguri devint rapidement un lieu de recrutement qui servit à former et endoctriner contre la société civile, l’Occident et les autres religions de jeunes kamikazes zélés, prêts à tuer et à devenir des martyrs glorieux pour le djihad islamique. La création de ce nouvel État religieux devait se faire à travers ce qu’Arnaud Blin appelle une « anti-guerre dont le but ultime est de sectionner les fondations et les repères sociaux, économiques et politiques d’une société en s’attaquant à ses symboles, puisque c’est une arme qui vise le cœur même de l’individu au sein de la collectivité, en d’autres termes sa liberté, sa sécurité, sa propriété, soit tout ce que, traditionnellement, l’Etat – tout au moins démocratique – est censé lui garantir [7]. »

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Mosquée au nord Bénin
Photo Michel Guichard

[1] Chiffres de la chaîne de télévision France 24 du 29 mai 2015 au cours de la retransmission de la cérémonie d’investiture du Président Muhammadu Buhari à Abuja et du débat sur le Nigeria.

[2] Cf. Farouk CHOTIA, BBC African Service.

[3] Cf. Florence VITTE, Le terrorisme islamiste, un enjeu sécuritaire majeur aux caractéristiques particulières VITTE

[4] L’Empire de Sokoto a été créé au XIXe s. dans le nord du Nigeria par l’imam peul Usman dan Fodio (1754-1817). Celui-ci prêche la guerre sainte (djihad) contre les impies et se proclame commandeur des croyants. Outre les Peuls, il attire ainsi à ses côtés les musulmans des régions septentrionales du Nigeria et du Cameroun. De 1804 à 1808, il annexe les royaumes Haoussas et le nord du Cameroun. En 1815, Usman transmet le titre de sultan de Sokoto à son fils Mohamed Bello. Des troubles éclatent alors dans plusieurs provinces de cet empire peul car les Haoussas, encouragés par les Touaregs et le souverain du Kanem-Bornou, rejettent la suzeraineté de Sokoto et son islam rigoriste. Mohamed Bello parvient toutefois à rétablir le calme mais ses successeurs doivent faire face à plusieurs révoltes et subissent de nombreux revers. En 1903, les Britanniques occupent Kano et Sokoto sans grande difficulté.

[5] L’islam en Afrique de l’Ouest : les méridiens et les parallèles

[6] J. Peter PHAM, Boko Haram : La menace évolue, Bulletin de la Sécurité africaine, N° 20, Avril 2012.

[7] Arnaud BLIN, Al-Qaïda – Manuel pratique du terrorisme, Editions André Versailles, Paris, 2009, p.13.

[8] Jean-Philippe RÉMY, Le Nigeria face au spectre d’une guerre de religion, Le Monde, 29 décembre 2011. REMY

[9] Nigeria : le chef de Boko Haram soutient al-Baghdadi, le « calife » de l’EIIL, France 24, 13 juillet 2014. Boko Haram France 24

[10] Fondé vers le VIIIe s., le royaume du Kanem devint musulman à partir du XIe s. et atteignit son apogée au cours du XIIIe. Menacés par des peuples venus de l’est, ses souverains durent se réfugier sur la rive occidentale du lac Tchad où ils fondèrent le royaume de Bornou en 1395. Après le reconquête du Kanem, celui-ci devint l’empire du Kanem-Bornou dont la puissance et l’influence s’exercèrent jusqu’à ce que son roi soit détrôné en 1846 par un chef local. À la fin du XIXe s., le négrier soudanais Rabah s’imposa comme sultan du royaume ; il fut écrasé en 1900 par les armées françaises. La France rétablit les descendants de la lignée précédente en 1900 mais les maintint sous le contrôle de son administration coloniale.

[11] Cf. Mette BOVIN, Relations interethniques au Borno. Culture matérielle et dichotomie Homme-Femme BOIVIN

[12] Les Kanouris vivent aux abords du lac Tchad (nord-est du Nigeria, Niger et Cameroun) et sont traditionnellement opposés aux Peuls ; ils pratiquent un islam mêlé d’animisme. Leurs cavaliers, très réputés dans la région, ont lutté aux côtés de Rabah contre l’avancée des colons européens.

[13] La Oumma est la communauté des croyants entièrement guidée par la tradition du prophète lui-même et la Shari’a. Seuls les Sunnites ont droit d’y exister, à l’exclusion des musulmans de traditions différentes et des membres des confréries Tijaniyya et Qadiriyya qui, depuis des siècles, ont cohabité paisiblement avec les populations locales du Mali et jusqu’au Cameroun et au Sénégal.

[14] J.-Ph. RÉMY, op cit.

[15] Mathilde DAMGBÉ, Les chrétiens victimes d’attaques islamistes dans plus de dix pays DAMGBE

[16] Cf. Index mondial des persécutions 2015. Index mondial persécutions

[17] La guerre du Biafra ou guerre civile du Nigeria (1967-1970) trouve son origine dans les troubles politiques et les rivalités entre les trois principales ethnies du pays, Haoussas, Yorubas et Ibos : ces derniers, à la suite d’un nouveau découpage administratif, se trouvaient privés des bénéfices de l’exploitation du pétrole, principalement située dans le nord-est du delta du Niger. Le conflit débuta lorsque l’est du Nigeria entra en sécession et s’autoproclama République du Biafra. Les troupes gouvernementales entreprirent alors un blocus terrestre et maritime qui plongea la région dans la famine et fit entre 1 et 2 millions de morts.

[18] Nicolas CHAMPEAUX, Nigeria : les priorités sécuritaires de Muhammadu Buhari CHAMPEAUX

[19] Le Middle Belt est la région qui traverse le centre du Nigeria d’est en ouest. Peuplé de groupes ethniques divers, il sépare le nord du pays, principalement musulman, du sud à majorité chrétienne.

[20] J.-Ph. RÉMY, op cit.

[21] Matthieu MÉGEVAND, Nigeria : montée des tensions entre chrétiens et musulmans, dans Le Monde du 3-1-2012. MEGEVAND

[22] Cf. Le Saint-Siège dénonce les crimes de Boko Haram dans La Croix du 2-4-2015. St-Siège

[23] Matthew Hassan KUKAH, Évêque de Sokoto dans Boko Haram : Some Reflections on causes and effects (non publié).

[24] Le cardinal Tauran plaide pour la poursuite du dialogue interreligieux malgré tout dans Documentation Information Catholique Internationale. TAURAN

[25] Cf. Violences religieuses au Nigéria : 500 villageois massacrés dans Le Parisien du 8-3-2010. Nigeria Parisien

[26] Women For Faith Council

[27] J. Peter PHAM, op cit.

Publié le 25 janvier 2016 par Basil Soyoye