C’est tout bonheur !

Nous étions réunis pour une rencontre d’Auxiliaires Laïcs en Pastorale. Le groupe était déjà bien étoffé. Mais en attendant l’arrivée des derniers, l’une des participantes nous fit admirer la photo de sa petite-fille, qui venait de naître, en ajoutant : « C’est tout bonheur ! Que sa mère en profite ! » Le cri simple d’un bonheur vrai, que seule l’apparition d’une vie neuve peut provoquer !

J’étais frappé, émerveillé par la poussée intérieure qui animait cette femme. Elle communiquait irrésistiblement sa joie. Elle se réjouissait tellement de la naissance de sa petite-fille, de l’explosion de vie que représentait cet événement, de la béatitude qu’il générait en elle, qu’elle ne pouvait pas retenir son bonheur pour elle seule. Il lui fallait le communiquer, le partager à l’entourage. Cela la confortait en retour dans son sentiment de bonheur et l’invitait à bénir sa fille.

Je voyais dans son attitude et ses paroles un raccourci saisissant de la démarche d’évangélisation de chaque chrétien et de l’Eglise dans le monde. Elle jaillit et se trouve portée par le bonheur que nous expérimentons à l’écoute et à la pratique de la Parole. En effet, Dieu se réjouit ainsi de nos existences : plus qu’une mère, il prend plaisir à nos vies, puisque nous sommes les frères et sœurs de Celui en qui il a mis toute sa complaisance et en qui il trouve toute sa joie.
En Jésus, le Père nous a montré combien il chérissait la vie, même celle des plus abîmés des humains. Il n’est dégoûté par personne, ne fait pas de détour pour éviter certains dont l’odeur et l’aspect seraient répugnants. Il n’y a donc ni exclus, ni rejetés dans l’amour illimité du Père. Et lorsque le péché survient, cet amour se transforme en tendresse, compassion, miséricorde, pardon et proposition d’un avenir nouveau, libre. Il nous accompagne même dans la mort, pour inonder le tombeau de lumière et nous relever pour une terre nouvelle et un monde nouveau, grâce à la puissance de la résurrection du Fils.

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Inauguration de N.-D. de la Merci à Sotouboua (Togo).
Photo Jean-Pierre Frey

Cette réalité du salut, offert en Jésus-Christ, nous travaille dès maintenant et fait germer en nous le bonheur. Celui-ci ne s’ajoutera pas au bout de la vie, comme une prime à la bonne conduite. Il est totalement gratuit, et nous en vivons dès maintenant si nous accueillons l’heureuse nouvelle et si nous la laissons travailler en nous. Alors, comme la grand-mère du début, nous offrirons à l’entourage le témoignage de personnes transfigurées par la Parole, portées par l’espérance, ouvertes à la paix, à la joie, au bonheur.
Pour sa mission dans le monde, l’Eglise n’a pas d’abord besoin de chrétiens bardés de savoirs, mais de baptisés convertis au bonheur par la Parole et la présence du Maître en eux. En somme, Jésus appelle des évangélisateurs « formatés » pour et par le bonheur, à l’image des disciples d’Emmaüs, qui sentent leurs cœurs se réchauffer et devenir brûlants sous l’effet des Ecritures et du pain partagés par le Ressuscité. Eux non plus ne peuvent s’empêcher de faire demi-tour, de revenir vers leurs frères et de leur raconter leur transformation intérieure.

Bien sûr, l’épreuve ne disparaîtra pas magiquement de nos vies. Cloué sur un lit d’hôpital, on se demandera toujours : « Mais pourquoi je vis ? Qu’est-ce que je fais là ? Pourquoi lutter ? » Le jeune homme qui me questionnait ainsi récemment mobilisa toutes ses ressources physiques et intérieures pour guérir, parce qu’il devenait papa quelque temps après. Il voulait absolument être à côté de sa femme pour l’accueil et les soins de leur premier enfant.
Christiane Singer, atteinte du cancer [1], lutte pour « contaminer les autres de ferveur et de vie ». Pour cela, elle fait le tour des écoles et anime des conférences. Une fois clouée sur son lit, « seule dans un corps martyrisé », elle cherche à partager du « présent actif », à vivre chaque visite, chaque rencontre, comme « une œuvre d’art ». Elle cherche à dire avec pudeur, à travers son ouvrage et le vécu de ses derniers moments, un bonheur insoupçonné !

Accueillir la vie, la chérir, la soigner, l’aider à grandir, c’est du pur bonheur ! Tout l’Evangile et la mission de l’Eglise sont énoncés là. Dieu aime notre vie au-delà de tout ce que nous pouvons imaginer et concevoir. Il lui assure un épanouissement divin dans son Royaume.

Que du bonheur !

[1] Elle est en phase terminale lorsqu’elle écrit son livre Derniers fragments d’un long voyage, publié chez Albin Michel en 2007.

Publié le 10 octobre 2011 par Jean-Paul Eschlimann