Ce royaume des cieux, quel étrange royaume !

Oui ! Un étrange royaume
qui n’est pas de ce monde
et qui n’appartient qu’aux enfants
et à ceux qui leur ressemblent [1]

Un étrange royaume
où le fils de Très Haut
ne va pas habiter au Temple
alors qu’il n’a même pas une pierre
pour reposer sa tête

Étrange royaume
où ce n’est pas le sanctuaire
fait de belles pierres
qui est l’important
mais la communauté
qui se réunit
au nom du Seigneur

Étrange royaume
où du sanctuaire il ne restera pas
pierre sur pierre
et que personne ne peut plus profaner
car il n’est pas sacré
l’homme seul est sacré

Un étrange royaume
où le roi entre triomphalement
dans sa capitale
assis sur un âne

Où le même roi se voit couronné d’épines
et où le trône est une croix
avec une pancarte au-dessus où l’on a écrit :
Celui-ci est le roi des Juifs

Un étrange royaume
qui appartient aux pauvres et aux persécutés [2]
à ceux que la nature a violentés
par ses maladies
et à ceux que les hommes persécutent
mais aussi
à ceux qui se font violence eux-mêmes
pour prendre la croix
pour marcher
vers le royaume, derrière le Maître

Un étrange royaume
sans ministres, sans armées, sans canons
où les gardiens du Temple et de la Loi
sont traités d’hypocrites
de sépulcres blanchis
et de guides aveugles

Un étrange royaume
où le règne est vécu non dans la chair
mais dans l’esprit
le cœur sur la main qui pardonne
ouverte et tendue
dans un esprit de pauvreté et de miséricorde
de douceur et de paix

Un étrange royaume
qui baigne dans le mystère des paraboles
où le Royaume ressemble
à l’homme qui a ramassé une petite graine de sénevé de rien du tout
et l’a jetée
et la voilà devenue un arbre splendide
où les oiseaux viennent nicher [3]

Un étrange royaume
où les ouvriers de la dernière heure
sont payés comme les premiers
et où les clodos des grands chemins
sont invités par défaut
au festin royal

Étrange royaume
où l’étranger s’occupe du blessé
alors que les clercs de la communauté
revenant du temple
passent de l’autre côté
pour ne pas se souiller
en vue d’une éventuelle prière
visiblement devenue inutile

Étrange royaume
où les disciples ne comprennent plus
la parole du maître
parce qu’ils ont perdu la simplicité
de leur cœur
et l’esprit de leur enfance

Étrange royaume
où l’on vous dit
que la meilleure façon d’échapper à la faute
c’est de couper la main
ou d’arracher cet œil
qui te conduit à la chute
car il vaut mieux arriver de l’autre coté
borgne ou manchot
plutôt que d’être jeté
dans le feu de la géhenne
en bon état

Étrange royaume
où le séjour dans la géhenne
ne dure qu’un moment
car le Père dans son cœur miséricordieux
ne peut pas voir longtemps
la souffrance du malheureux
fût-il dans la géhenne

Un étrange royaume vous dis-je
où la loi est faite pour l’homme
et non l’homme pour la loi
et où la main droite ne doit pas savoir
ce que donne la main gauche
où il faut pardonner 77 fois 7 fois
c’est-à-dire
toujours

Quel étrange royaume
où nous serons mesurés
avec la mesure avec laquelle nous mesurons
où nous sommes le sel de la terre
et la lumière du monde
une rude mission à accomplir
sans aucun court-circuit

Étrange royaume
où les prostituées et les publicains
la racaille impure
entre bien avant le bon pratiquant
parce qu’ils ont su garder
la simplicité naïve
de croire en la parole du maître
sans la contourner ni la mettre en doute
par de pieuses élucubrations dogmatiques

Étrange royaume
où ceux qui sont dedans sont dehors
et ceux qui sont dehors sont dedans
parce qu’ils ont pris
la bonne porte, l’étroite,
au bout d’un chemin rocailleux

Étrange royaume
où le rideau du temple se déchire
à la mort du Fils de l’homme
car désormais
Dieu n’est plus enfermé
dans aucun sanctuaire
mais qu’il est simplement parmi nous
et en nous
parce que nous sommes créés
à son image

Étrange royaume en effet
où nous sommes devenus
par la consécration baptismale
les temples nouveaux de l’Esprit
alors pourquoi chercher ailleurs
puisque le vrai tabernacle
la demeure de l’Esprit
c’est mon frère et moi

Étrange royaume vous dis-je
là où deux ou trois sont réunis
au nom du maître
il est au milieu d’eux
pour rompre le pain
et le partager
le pain de la Parole
et le pain et le vin du mémorial
de son corps et de son sang

Oui étrange royaume
où le culte semble perverti
et où le temple a besoin d’être purifié
et où le maître prie en secret et à l’écart
le Notre Père

Étrange royaume
où toutes ces choses ont été cachées
aux savants et aux doctes docteurs
mais ont été révélées
à ces tout petits
dont nous voulons être
et qui sont dans le monde
sans être du monde

Et pourtant
c’est ce royaume que nous sommes
invités à proclamer
jusqu’aux extrémités du monde
et à y vivre
en suivant le chemin
de la vérité
qui s’appelle Jésus
l’agneau qui sauve
et qui rassemble
et nous apprend
à tendre l’autre joue
et à donner la chemise
à celui qui nous réclame le manteau.

[1] Mt 19, 14.

[2] Mt. 5. 3-12, Les Béatitudes.

[3] Écosystème…

Publié le 6 mai 2015 par Jean-Pierre Frey