Chrétiens d’Égypte

Trois réflexions situeront mon sujet dans la réalité de l’Égypte actuelle, où l’Église est minoritaire dans un État musulman transformé après la révolution de Septembre 2011 :
- je suis convaincue que l’existence chrétienne en Égypte jusqu’à aujourd’hui est un miracle ;
- les chrétiens en Égypte se trouvent dans une situation parfois tragique : lorsqu’il y a des guerres entre l’Orient et l’Occident, ils en paient les conséquences et peuvent être persécutés ;
- toutefois, un rayon d’espoir nous éclaire : on prononce des mots jusque-là interdits, comme démocratie, séparation de l’État et des religions, citoyenneté, égalité...

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Au monastère St-Paul (Égypte)
Photo Louis Kuntz

L’Église égyptienne
Nous avons en Égypte une mosaïque d’Églises. Tous les rites sont représentés : les 7 rites catholiques (copte, grec, chaldéen, syrien, maronite, arménien et latin) et les 5 orthodoxes. Beaucoup de chrétiens coptes ont quitté le pays après 1952, surtout après la guerre du Canal en 1956.

L’origine du Patriarcat copte d’Alexandrie remonte, d’après la tradition, à Saint Marc. Ce Patriarcat joua un rôle important dans l’Église universelle durant les cinq premiers siècles de l’ère chrétienne grâce à ses écrivains, exégètes, philosophes : Pantène, Clément d’Alexandrie, Origène, Héraclès, Denys, Didyme et d’autres encore ; grâce à ses grands Patriarches, Confesseurs, et Docteurs de l’Eglise : Alexandre, Athanase, Théophile et Cyrille. C’est en son sein que naquit le monachisme chrétien dont les grands fondateurs sont saint Antoine, saint Pacôme et saint Macaire. A la suite du Concile de Chalcédoine, en 451, une division se produisit au cœur de ce Patriarcat. La majorité des Égyptiens suivirent le Patriarche Dioscore et se donnèrent le nom d’Orthodoxes ; le petit nombre de fidèles qui voulaient rester rattachés à Rome prit plus tard le nom de Catholiques et dépendirent du Patriarche byzantin. Les coptes orthodoxes sont environ 8 à 9 millions sur une population de 85 millions. En 1895, le Pape Léon XIII rétablit le Patriarcat Copte Catholique d’Alexandrie. Aujourd’hui, il y a 7 diocèses et les fidèles coptes catholiques sont environ 210 000, dont la majorité en Haute-Égypte [1].

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Au monastère St-Antoine (Égypte)
Photo Louis Kuntz

Une Église minoritaire dans un État musulman
Le temps des persécutions n’est pas terminé, elles continuent d’une façon plus subtile de la part de l’islam. Que fait actuellement l’Église d’Égypte pour ses fidèles, et particulièrement pour les jeunes ? D’abord, elle fait tout pour sauvegarder la foi de ses fidèles : messes animées, catéchèse, études bibliques et théologiques dans des instituts et centres spécialisés, école du dimanche, activités apostoliques comme les ouvroirs, l’alphabétisation, activités spirituelles pour tous les âges et pour les familles, bibliothèques... On assiste aussi à un grand renouveau de la vie monastique copte orthodoxe dans tous les domaines, ce qui attire de nombreuses vocations. Tous les jours, des milliers de pèlerins visitent les monastères, les sanctuaires et lieux de pèlerinage. Qui plus est, l’Église essaie de trouver du travail pour les jeunes.

Malgré tous ces efforts, plusieurs milliers de jeunes passent à l’islam chaque année pour des raisons économiques. Le destin des chrétiens d’Égypte reste en effet incertain car l’Église est minoritaire au sein d’un État musulman et se trouve devant le défi de l’intégration. Ils ont certes connu, tout au long de leur histoire, des périodes de persécution, mais, pour l’époque contemporaine, il semble plus approprié de parler de discrimination. Celle-ci s’exerce de manière variée et souvent non explicite : difficulté d’accès à des emplois de haut niveau dans la fonction publique, marginalisation sociale, exclusion de certaines sphères médiatisées comme le sport ou les médias.

Après la révolution de septembre 2011
On le voit, les évènements dramatiques vécus par l’Égypte depuis trois ans ont fait bouger les lignes, et plutôt dans le bon sens. Il est encore trop tôt pour savoir où cela conduira. Les épreuves traversées par le pays ont en tout cas contribué à rapprocher les citoyens égyptiens chrétiens et musulmans.

Les trois dernières années ont été une période intense pour les chrétiens d’Égypte, avec des phases contrastées, de vrais moments d’espérance et de grosses épreuves. La Révolution de janvier 2011 contre le régime de Moubarak leur a d’abord offert une occasion unique de redevenir acteurs de la vie publique de leur pays. On a vu, en effet, les chrétiens au coude à coude avec les musulmans dans les manifestations de la place Tahrir, parfois contre la volonté de leur hiérarchie.

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Le monastère de Ouadi-Natroum (Égypte)
Photo Marc Heilig

Face aux Frères musulmans
Aux yeux du Patriarche, l’éviction des Frères musulmans était inéluctable. Elle atteste du refus durable de « l’islam politique » en Égypte. A la suite de la destitution de Morsi par un coup d’État populaire, les islamistes s’en sont pris aux chrétiens, en particulier en Haute-Égypte, où de véritables pogroms ont eu lieu à la mi-août 2014 : plus de 80 églises et bâtiments sociaux ont été saccagés ou incendiés par des islamistes, des centaines de maisons et de commerces brûlés, des villages en état de siège. En représailles à leur soutien supposé au renversement du gouvernement, les coptes ont payé le prix fort de l’expulsion des Frères musulmans.

Ceux-ci, en effet, ont cherché par leur politique à systématiser l’hostilité entre coptes et musulmans. Si les chrétiens ont évité le piège de la radicalisation, c’est parce qu’ils ont compris que cette attitude était plus une offense « à l’Égypte » que seulement antichrétienne. Un sentiment partagé par de nombreux musulmans modérés : beaucoup ont tenté de protéger les églises et les écoles au plus fort de la tourmente.

Depuis le départ de Mohamed Morsi, un régime contrôlé par l’armée est en place. Il mène une guerre implacable contre les Frères musulmans, prenant même prétexte de la gravité de la situation pour limiter les libertés publiques, en particulier la liberté de manifester et la liberté de la presse. Il faut dire qu’une violence de basse ou moyenne intensité s’est installée dans le pays : attentats sporadiques contre des édifices publics, contre les commissariats de police et les forces armées, surtout au Sinaï où des groupes se réclamant aujourd’hui de l’État islamique harcèlent les convois militaires.

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L’église Ste-Rita d’Héliopolis, au Caire
Photo Louis Kuntz

Quelles perspectives d’avenir ?
La période récente est intéressante à bien des égards : elle a d’abord permis aux chrétiens d’Égypte de s’affirmer et de s’exprimer comme citoyens, à l’égal de leurs concitoyens musulmans. Beaucoup sont allés manifester et voter pour la première fois de leur vie, ce qu’ils jugeaient jusque-là inutile. Le régime au pouvoir a pris fait et cause pour les chrétiens victimes de la violence islamiste, les entreprises militaires de génie civil allant jusqu’à aider à la reconstruction des églises incendiées. La transition politique en cours a fait aussi bouger la question des autorisations de construction des églises. Un Conseil de la famille égyptienne, qui est une plate-forme de débat inter-confessionnelle créée par le grand Imam d’al Azhar, Dr Ahmed al-Tayyeb, a tenté de faire évoluer cette législation.

On peut aussi relever que les exactions contre les chrétiens égyptiens ont soulevé l’indignation de la majorité de leurs compatriotes musulmans. C’est fut le cas, notamment, lors du sinistre égorgement en Libye de vingt et un coptes par les terroristes de l’État islamique, en février 2015. C’est la nation tout entière qui a pleuré ses compatriotes et les plus hautes autorités de l’État ont manifesté leur solidarité avec le pape Tawadros II et sa communauté endeuillée.

Quelques semaines plus tôt, la présence du président Sissi à la messe du Noël orthodoxe, le 7 janvier 2015, avait déjà été remarquée comme un signe d’attention de l’État à son plus haut niveau vis-à-vis de la communauté copte. « Je suis venu vous présenter mes vœux, a-t-il déclaré, car nous sommes tous Égyptiens. Personne ne devrait demander : « Quel type d’Égyptien êtes-vous ? [2] Nous sommes tous des Égyptiens tout court. »

Au-delà des changements d’équilibres politiques, c’est un certain air de modernité qui a soufflé sur le pays : les Égyptiens ont pris goût à la liberté, ont commencé à défier leurs hiérarchies, y compris religieuses, et ont fait un certain apprentissage de vie politique au-delà des appartenances communautaires. Ceci est porteur d’évolutions positives. Les épreuves traversées ont en tout cas contribué à rapprocher les citoyens égyptiens chrétiens et musulmans. On peut néanmoins s’inquiéter de la persistance d’une politique de répression des opposants islamistes : il faudra bien un jour renouer le dialogue politique si l’on veut parvenir à une certaine réconciliation nationale.

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Dans le quartier copte du Caire
Photo Marc Heilig

La situation des chrétiens est très variable. C’est surtout vrai dans les régions pauvres de Moyenne et de Haute-Égypte, en particulier à Minya, où il reste une certaine tension sociale. Il est exact qu’il y a encore des gens enlevés, des rançons demandées, etc. Même si c’est loin d’être la vie quotidienne, on voit bien que les blessures des mois et des années passés ne sont pas guéries.

Personne, pourtant, ne peut nier le rôle positif de l’Église dans la société musulmane, et spécialement dans les domaines de l’éducation, de la culture et de la promotion sociale. Les religieuses et les religieux sont les plus actifs, surtout par leurs écoles, leurs hôpitaux et dispensaires, et bien d’autres activités apostoliques. Ils ont contribué largement au développement de la société, de la foi, et ont aidé l’Église copte à s’ouvrir. Leur œuvre peut servir d’intermédiaire entre les personnes d’une même famille, entre les prêtres d’une même Église ou d’Églises différentes.

Une cohésion sociale renforcée
Nous nous glorifions toujours que les dirigeants de la société musulmane soient en majorité sorties de nos écoles et nous sommes fiers que les étoiles des arts et des lettres nous soient reconnaissants du service que nous leur avons rendu. Ils jouent un rôle admirable dans l’établissement de ponts entre musulmans et chrétiens. Les écoles catholiques constituent la seule aire culturelle où musulmans et chrétiens se rencontrent dès l’enfance pour une même éducation. Cela a créé un milieu modéré au sein duquel les musulmans défendent la présence catholique et chrétienne. Les activités sociales - centres de santé-hôpitaux, dispensaires-centres de protection de l’enfance, maternités, clubs sportifs, centres d’alphabétisation, maisons pour handicapés et pour personnes âgées, accueil des migrants, des personnes atteintes du HIV, des prisonniers etc - représentent un autre signe pour les temps à venir. Tout cela construit des liens solides entre musulmans et chrétiens. Les musulmans voient dans ces activités humanitaires la qualité de l’esprit chrétien dont témoignent ce dévouement et ce sacrifice et qui sont l’expression de la vocation chrétienne à l’amour.

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L’église St-Marc de Choubra, au Caire, construite par les Missions Africaines
Photo Louis Kuntz

Des répercussions indispensables dans la vie quotidienne
Enfin, avant de terminer, n’oublions pas le dialogue de vie, le dialogue dans la vie, quand les personnes s’efforcent de vivre en esprit d’ouverture et de proximité, partageant leurs joies et leurs peines, leurs problèmes et leurs préoccupations. Dialogue populaire et quotidien lorsqu’on vit dans le même immeuble, qu’on partage le même travail, la même école et les mêmes relations. Dialogue d’action, par lequel les chrétiens et les autres collaborent au développement intégral et à la libération des gens. Dialogue d’échange théologique, où des spécialistes cherchent à approfondir la compréhension de leurs traditions religieuses respectives et à apprécier la valeur des unes et des autres. Dialogue d’expériences religieuses, où des personnes, enracinées dans leur propre tradition religieuse, partagent la richesse de leur spiritualité, par exemple sur la prière et la contemplation, sur la foi et la quête de Dieu ou de l’Absolu.

Pour conclure, le musulman est un frère ou une sœur. Il ne faut pas généraliser ce que font quelques individus qui utilisent la religion pour d’autres intérêts politiques ou sociaux. Oser dire ma foi et oser reconnaitre les valeurs religieuses de l’autre, différent dans sa croyance : c’est en travaillant ensemble que nous pourrons lutter contre le terrorisme.

[1] La Haute-Égypte correspond au sud du pays ; la Basse-Égypte au nord.

[2] Sous-entendu : Égyptien copte ou Égyptien musulman.

Publié le 27 janvier 2016 par Soeur Irini Chenouda