Comme un conte de Noël

Un an avant son décès, le Père Joseph Roth envoyait à « Terre d’Afrique » ce conte vécu de Noël. Oui, les contes ne sont pas seulement d’autrefois…

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Paysage de la montagne du Nord-Togo.
Photo SMA Strasbourg

En ce Noël matin, derrière le volant, je roulais sur une piste secondaire, le long de la montagne. Il me restait à peine la force de penser… Les trois messes de la nuit, la plante des pieds me brûlait, jambes lourdes, fatiguées.
Des chapelles pleines, des chants entraînants, foule à Kpagouda jusque sur les marches de l’autel et après la messe sur le parvis le théâtre religieux… Après un petit réveillon très simple, une nuit trop courte… je roulais à présent vers Assiré-Haut, village dans la montagne de grande chrétienté où il y aura foule et des chants à vous remplir les oreilles… Allons, encore un peu de courage, roulons, à eux aussi il faut que tu apportes la joie de Noël.

Soudain Henri, le directeur de l’école d’Assiré qui m’accompagnait, s’écrie :
- Père, arrête, on la voit maintenant, elle est dehors !
- Qu’est-ce que tu dis ?
- Regarde là-haut dans les rochers, tu vois la vieille femme ?
- Où ça ?

J’arrête, je baisse la vitre, je regarde, je vois des rochers à une centaine de mètres plus haut, une caverne et, debout, une forme humaine.
- C’est la sorcière, elle est là depuis trois ans, c’est rare qu’on la voie !
- Une sorcière ?
- Oui, c’est une mangeuse d’âmes et les gens meurent à son contact, aussi sa famille l’a chassée.
- Et toi aussi, Henri, tu crois encore à cela ? Et qui s’occupe d’elle ?
- Personne. Une sorcière, personne n’ose y aller… Paraît que sa fille vient de temps à autre.
- Vous, les chrétiens, vous savez qu’elle est là depuis trois ans. Et le catéchiste Michel, est-il aussi au courant ?
- Bien sûr, mais que voulez-vous qu’on fasse ? Une sorcière…

Je regarde la forme humaine debout, à côté de la fente du rocher, sur elle de vieux chiffons, le vent souffle, là-haut surtout…
- Tu dis qu’elle est là depuis trois ans et vous les chrétiens vous ne faites rien !
Mon cœur se serre, je regarde la vieille forme humaine, là-haut, au bord du rocher… La crèche dans le rocher ! Noël… C’est ça, Noël… Jésus dans sa crèche…

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Paysage de la montagne du Nord-Togo.
Photo Lilli Bucher

Au retour de la messe, je me suis arrêté encore, « elle » n’était pas visible, je la devinai dans le trou du rocher, dehors pas une ombre, la pierre nue, le soleil en plein midi. J’ai regardé longtemps encore… J’ai compris le signe du ciel… Que cherches-tu ? Le Sauveur à Bethléem ? Le voici… Voici Noël !
A table, je contai la scène du matin quand Gérard me fit un signe du pied. La figure de notre grande fille Christiane s’était assombrie, elle allait pleurer, sa sœur Rebecca vis-à-vis ne riait pas non plus. Je compris aussitôt la gaffe que je venais de faire : parler de sorcières et de mangeuses d’âmes devant elles. Cela réveillait en elles des souvenirs d’enfance atrocement douloureux car elles aussi avaient été frappées et rejetées par les leurs et par le village et accusées d’être mangeuses d’âmes. Je les avais recueillies dans la mission il y a une douzaine d’années et elles étaient maintenant de belles et grandes filles heureuses.

Il faut la visiter encore aujourd’hui en ce jour de Noël. Christiane a voulu m’accompagner, elle veut être la première à aimer cette grand-mère rejetée. Un bon riz avec sauce, de l’eau à boire, une couverture, une robe… Un premier contact.
Elle n’a pas fui en nous voyant grimper vers elle, étonnée, curieuse, mais bien vite à l’aise. Quelle misère ! Depuis combien de temps n’a-t-elle pas vu l’eau pour se laver ? Des haillons sur un corps décharné ! Un vulgaire trou est sa case, vents et pluies, soleil et froid y ont porte ouverte. Incroyable ! Son espace vital, guère plus large que deux pieds, donne sur le vide. Des cendres dans un coin, un quignon d’igname par terre, un vague reste d’eau dans une sale calebasse fêlée.

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Paysage de la montagne du Nord-Togo.
Photo Claude Rémond

Elle nous apprit son histoire en peu de mots. Quatre ans déjà qu’elle était là-haut. Une de ses deux filles, mariée à la ferme, vient la voir de temps à autre. Ce qu’elle désire par-dessus tout, c’est de l’eau et de l’ombre.
Une heure après nous y sommes retournés, avec de l’eau, deux bottes de paille tressée. En route nous avons rencontré Pierre, le chef des chrétiens de Sumdé, le village de la femme ; je lui ai demandé de nous aider à porter la paille, pour protéger la crevasse contre le vent et le soleil et pour faire un apatam sur son « foyer ». Elle a reconnu Pierre aussitôt, l’a regardé un temps et lui a dit :
- Aujourd’hui tu sais que je suis ici. Quand tu allais dans ton champ là-bas, je te voyais ; mais depuis quatre ans tu n’es jamais venu me voir !

Le reproche me semblait sortir de la bouche même de Jésus… adressé à nous tous. Nous qui avec si bonne conscience chantions : « Paix aux hommes que Dieu aime ».
Elle est aujourd’hui à Kpagouda, sur le terrain de la mission, dans une case aménagée pour elle. Avec les chrétiens, nous essayons de lui rendre la vie plus douce.

Publié le 16 mars 2015 par Joseph Roth