Confiance, il marche avec nous

I. Une réalité de crises

Il suffit de parcourir la presse écrite, de suivre le journal parlé ou télévisé, pour se rendre compte d’un pessimisme ambiant. Les faits divers mettent en exergue le blocage du système. Rien ne semble tourner rond, tout est grippé. Le système social est en faillite. Les anciennes générations déplorent la décadence morale galopante qui affecte inéluctablement les relations que les hommes entretiennent les uns avec les autres. Ah ! le bon vieux temps, se rappellent-elles avec nostalgie.
Le tableau est sombre et les perspectives sont inquiétantes : crise, chômage, précarité, vulnérabilité des civilisations, sans oublier les catastrophes naturelles, les épidémies et même la méchanceté humaine. Pour certains, ce constat ne joue pas dans la surenchère. Il n’est que la description pragmatique de la réalité. Dans son discours d’introduction, Fr Nicolas Capelé, président de la CORREF, a relevé trois types de crises qui affectent respectivement le domaine économique, le modèle de société et les valeurs intrinsèques à toute personne.

Mutatis mutandis, ce constat peut être appliqué à la vie religieuse. Il est un fait indéniable et les statistiques sont éloquentes à ce sujet. En ce qui concerne l’Occident, les communautés religieuses sont à l’image de l’Église : vieillissement des membres, manque de renouvellement, difficulté à tenir des engagements et par conséquent à assumer pleinement le charisme fondateur de l’institut, de la congrégation ou de l’ordre. Les perspectives s’assombrissent dans un contexte délétère.
Benoît XVI n’a cessé de dénoncer cette situation qu’il qualifie de relativisme. Le pape relève la subtilité de cet esprit d’indifférentisme qui imprègne tout. Il en vient ainsi à déplorer le recul de la culture chrétienne dans un monde plutôt libéralisé et de plus en plus déchristianisé. La question qui se pose, dès lors, est celle de la place de l’Église et a fortiori des communautés religieuses dans un système qui affiche ostensiblement sa méfiance et son indépendance vis-à-vis des institutions religieuses.

II. Regards croisés sur le fait religieux

Dans la perspective du thème de l’Assemblée générale, Jérôme Vignon, Fr Aloïs et Elena Lasida, ont montré par la pertinence de leurs analyses l’importance que revêt encore aujourd’hui la vie religieuse.

1. « Défis et craintes de nos contemporains, confiance et créativité de l’engagement de religieux »
par Jérôme Vignon, Président des Semaines Sociales de France.

De prime abord, Jérôme Vignon a situé la CORREF dans une volonté de passage et une mise en chemin vers une réalité théologique qui consiste en l’approfondissement des charismes et la visibilité apostolique de la vie religieuse. Cette dernière se situe ainsi dans un rapport de présence au monde. Elle apparaît comme une proposition de style de vie qui donne sens à la vie même. Dans la profusion des libertés (soif de liberté, soif d’accomplissement), le défi de la société d’aujourd’hui est tendu entre libertés et libération. Reprenant une analyse des politiques sociales européennes, il établit trois déficits qui sont pris en compte uniquement du point de vue de l’individu. Il s’agit en l’occurrence des déficits d’opportunité, c’est-à-dire la capacité à saisir tout changement latent, d’accès et de solidarité.

Ces défis sociaux inspirent un sentiment de crainte vis-à-vis de l’avenir et mettent à nu des difficultés à concevoir les adaptations imposées par la mondialisation. Toutefois, Jérôme Vignon est persuadé que les solutions en face de ces défis ne peuvent que provenir d’une innovation sociale. En ce domaine, l’engagement apostolique des religieux(ses) aux frontières de l’humain les place inéluctablement dans une situation avantageuse par rapport à la société civile. La vie religieuse fait ainsi figure de référence dans la proposition des solutions :
trois convergences : migrants, insertion des jeunes, lutte contre la grande exclusion ;
point d’ambiguïté : l’acceptation de la fragilité humaine constitue une richesse ;
l’égalité des genres : parité effective entre religieux et religieuses au sein du bureau de la CORREF.

2. « Qu’en nos vies la terre et le ciel s’unissent »
par Fr Aloïs, Prieur de la Communauté de Taizé.

A partir de son expérience, Fr Aloïs situe l’essentiel de la vocation des religieux dans la vie monastique. C’est d’ailleurs les convictions qui habitaient déjà Fr Roger lorsqu’il disait que la Communauté de Taizé est un bourgeon greffé sur le grand arbre monastique sans lequel elle ne saurait vivre. L’accueil des jeunes est à ce point secondaire.
Quelle est donc la spécificité propre de cette vie ? Loin d’une culture de réussite, d’efficacité et d’accomplissement, Fr Aloïs affirme par contre la nécessité de la vulnérabilité humaine. Aux dires de Fr Marcellin, prieur de la Grande Chartreuse, la vulnérabilité est en effet la porte par laquelle Dieu vient à l’homme et entre dans sa vie. On sort dès lors d’une représentation négative.

Viser l’absolu ne détourne plus l’homme de son humanité. Les relations à Dieu sont désormais fondées sur la confiance. Même si l’homme ne voit rien, il croit tout de même que Dieu accomplit quelque chose dans sa vie. Il s’agit d’offrir son humanité à Dieu et d’accepter qu’il fasse le reste. Cette attitude induit de la part de l’homme de :
se tourner vers Dieu avec ce qui le constitue en tant que personne ;
accepter sa pauvreté ;
consentir à l’idée de l’inconnu dans ce qui peut arriver à l’homme en n’acceptant ni de comprendre, et encore moins de dominer toute la réalité humaine ;
se faire à l’idée qu’on ne peut avoir la parfaite maîtrise de toute sa vie.

L’homme apprend ainsi à vivre dans la joie de l’attente en dépit du vide qu’il peut ressentir. Mais ce vide est déjà habité par Dieu. Aussi l’homme est-il exhorté à redoubler de vigilance, d’autant plus qu’il est soumis à un combat intérieur. Toutefois, ce combat ne doit le conduire ni à la tristesse, ni à la peur. A partir de cette vision, Fr Aloïs établit un rapprochement nécessaire avec les engagements qui sont vécus par les religieux, à savoir l’obéissance, la pauvreté et le célibat, et qui les tournent vers le Christ. Ces engagements sont non seulement le signe de quelque chose qui dépasse l’homme, mais aussi le signe du Christ qui est présent dans le monde. Ils rendent en effet le Christ accessible à d’autres personnes. Sans trop s’attarder sur chacun d’eux, Fr Aloïs fait une lecture particulièrement intéressante de l’engagement au célibat qu’il décline en quatre points :
laisser vivre le oui par la prière dans la louange ;
accepter la complexité de son être pour l’approcher de Dieu dans la transformation et la transfiguration
vivre la vie de communauté et se mettre sur le chemin du célibat ensemble avec d’autres
veiller à ne pas négliger la sensibilité à la beauté.
Tels sont les engagements que les religieux promettent de tenir dans l’écoute. Cette disposition est fondamentale d’autant plus que l’écoute de l’autre nourrit la propre vie intérieure de chacun. Les religieux ne sont-ils pas des hommes d’écoute, disposés à l’accueil des autres ?

3. « La vie religieuse : un mode de vie signifiant pour aujourd’hui »
par Elena Lasida, économiste, Justice et Paix et Institut catholique de Paris.

Dans un jeu de contrastes, Elena Lasida fait la relecture de diverses expériences religieuses à partir d’une grille à trois éléments, à savoir la frontière, la surprise et la présence. Ensuite elle en fait une application dans le contexte de la mondialisation.

a. Relecture d’expériences religieuses
Frontière

Les frontières sont de toute nature : inclusion/exclusion ; sacré/profane ; travail/loisir ; intergénérationnelle : jeunes/vieux ; religieux/civil ; vie/mort ; interreligieux ; communautés anciennes/communautés nouvelles.

Surprise
Au-delà de ces oppositions, Lasida perçoit des signes objectifs qui font bouger les lignes. Le déplacement s’opère dans la nécessité de collaborer avec d’autres. En dépit des différences et des particularités inhérentes à chacun, l’économiste insiste sur la capacité de travailler avec ceux qui peuvent contribuer à l’épanouissement de l’autre. Cette dynamique éveille l’attention à l’émergence de la vie même dans des lieux de mort. Il s’agit de reconnaître le bourgeonnement de la vie là où on s’y attend le moins.

Présence
Les différents témoignages mettent en exergue les religieux comme des hommes et des femmes de relation. C’est une spécificité qui leur est reconnue. Ces relations, qui se vivent dans un accompagnement individualisé, sont l’expression d’une qualité de présence. En ce sens la relation ne sollicite pas tellement le faire, mais plutôt l’être. C’est la manière dont on est présent à l’autre.

b. Mondialisation
Frontière et expérience de l’espace

En face du risque de la mondialisation et de l’uniformisation, d’anciennes frontières sont supprimées alors que de nouvelles, moins visibles, sont érigées. Toutefois Lasida insiste sur la nécessité des frontières en tant que lieux de passage. En ce sens, il ne convient pas de les supprimer. En effet, elles mettent en relation et font ressortir l’originalité de chacun. C’est pourquoi elle y voit plutôt une invitation à devenir des passeurs.

Surprise et expérience du temps
Dans une société où la sécurité devient une obsession, choisir la sécurité totale, c’est choisir la mort. On ne fait plus place à l’inattendu. Etre capable d’accueillir l’imprévu est un signe de vie, alors que vouloir tout dominer conduit inéluctablement à l’éradication du radicalement nouveau. L’invitation qui se dégage de cette attitude est celle de devenir des guetteurs d’avenir. Etre guetteur n’implique rien d’autre que la capacité d’observation. La vie religieuse est ainsi appelée à reconnaître la vie là où elle émerge.

Présence et expérience communautaire
Au-delà d’une responsabilisation personnelle, nous vivons dans une société où l’individualisme est porté à son paroxysme. Il est souvent critiqué pour avoir enfermé l’homme sur lui-même et créé les conditions adéquates à l’isolement. Pour sortir de ces pauvretés, il faut des formes nouvelles de présence. L’invitation qui est associée à ces nouvelles présences est celle de rendre habitables et vivables nos lieux de vie respectifs. C’est ce que Lasida désigne par un néologisme savoureux, devenir des « habiteurs ».

c. Relecture de l’expérience religieuse à partir des vœux
En s’inspirant du développement durable et de l’expérience des limites, l’économiste approche la question des vœux de manière positive. Contrairement à la perception traditionnelle qui ne voit dans les vœux qu’un renoncement, elle rend attentif à ce que l’on y gagne. En effe, les limites peuvent être une chance et une occasion d’inventer une approche positive d’un nouveau mode de vie.

Vœu de pauvreté
A l’encontre du quantitatif, le vœu de pauvreté privilégie le qualitatif. Il permet l’expérience de la liberté face aux biens, aux projets et à la vie même. Cette expérience de la liberté conduit à une tension entre engagement et détachement, investissement et résultat. Cette liberté se vit dans une double dépendance à la communauté et à Dieu. Face aux défis auxquels les sociétés contemporaines sont confrontées dans le cadre de la mutualisation, le vœu de pauvreté apparaît comme une réponse. La mise en commun n’a aucun caractère rébarbatif car le collectif peut enrichir l’individuel.

Vœu d’obéissance
L’obéissance est une invitation à vivre l’autonomie comme une expérience d’interdépendance. La véritable autonomie établit des relations de réciprocité. Au niveau de la société, l’obéissance suscite une tension entre la volonté d’exercer la maîtrise parfaite du cours de l’histoire et la capacité de lâcher prise. C’est justement dans cet élan que le radicalement nouveau peut émerger. Le défi qu’on peut associer à l’obéissance est celui des nouvelles formes de gouvernance collective. Dans un contexte d’intérêts divergents, comment parvenir à un vivre-ensemble en harmonie sans un rapport de forces ? Tel est le véritable enjeu de l’obéissance.

Vœu de célibat
La capacité créatrice des humains est un fait indéniable. Toutefois demeure une question de modalité. De quelle manière et de quoi est-on créateur ? C’est à ce niveau que l’interprétation du vœu de célibat devient intéressante. Le célibat est avant tout une question de choix dans lequel on passe d’une relation privilégiée avec une personne (interpersonnelle) à une relation privilégiée avec un groupe d’individus (collective). Contre la tentation de fabrication, la création consiste plutôt à faire un espace où le radicalement nouveau peut émerger.

En conclusion, Lasida compare la vie religieuse à un hall de gare. Lieu de présence d’un ailleurs,elle accueille et met en route. Elle accompagne les mouvements et le passage de la vie. Elle permet de vivre des instants d’éternité.

III. District de Strasbourg : entre faiblesses et atouts

Chacun de nous pourrait se reconnaître dans les analyses qui ont été faites ci-dessus. Nombreuses sont les similitudes : déclin numérique perceptible, vulnérabilité due au grand âge des membres, plus grande conscience de nos limites, peur de l’incertitude et de l’insécurité... Face à ces contraintes, les options sont plutôt limitées : on fait le choix de la rigidité et de la mort ou de celui de l’audace et de la vie. Il n’est point besoin de vous demander pour quoi avons opté. Lors des précédentes assemblées du District, désireux de relever le défi de l’innovation et de l’audace, nous avons massivement choisi de mettre notre fragilité au service d’une nouvelle forme de vie qu’il faut inventer.

Pour avancer sur ce chemin d’innovation, la confiance devient un critère fondamental. Par ailleurs, il faut s’associer d’autres partenaires crédibles. En ce sens, notre projet de partenariat avec les membres honoraires, les diocèses de Metz et de Strasbourg et les différents districts-en-formation d’Afrique, de Pologne et d’Inde contribue à cet effort de décloisonnement et manifeste notre volonté de dépasser les frontières. C’est dans cette attitude positive que nous continuons la mission d’évangélisation.

Publié le 20 juin 2011 par Nestor Nongo Aziagbia