Crise de croissance

L’adolescence n’est-elle pas par définition le passage de l’enfance à l’âge adulte ? En principe, elle ne dure pas. L’adolescent se pose, s’affirme en s’opposant. Il fait penser à ces jeunes béliers (pour ne pas dire boucs) qui s’affrontent cornes contre cornes, uniquement pour prouver qu’ils existent. Volonté d’exister, d’être soi, de ne plus dépendre, en sorte rupture.

La sagesse africaine parle pourtant de continuité en disant : « c’est au bout de l’ancienne corde qu’on tresse la nouvelle ». Dans les pires des cas, certains font commencer l’histoire avec leur apparition, comme pour dire : « au commencement il y avait moi ; avant moi, il n’y avait rien ». Vouloir faire du neuf à tout prix en faisant table rase du passé. Heureusement que ces tentatives, la plupart du temps, tournent court.

Même si ceux qui sont venus apporter l’Évangile en Afrique et ce qui l’enveloppe étaient des étrangers, est-il nécessaire de bruler l’enveloppe pour garder l’Évangile ? A Auschwitz est écrit en grandes lettres : « Celui qui oublie le passé se condamne à reproduire ses erreurs ». A quoi il faudrait ajouter cet autre adage que « l’expérience est la somme des erreurs du passé ».

Ainsi, une fois la crise passée, pensera-t-on à ce qui fut ? L’arbre jettera-t-il un regard attendri sur ses racines ? Pour l’instant, elles sont oubliées, occultées. Rien d’étonnant à cela. En s’enfonçant dans la terre, elles disparaissent.

Un nouvel âge doit-il effacer l’âge précédent ? De quoi parle-t-on au juste ? Prenons des exemples. Quelque part en Afrique, en un lieu de mémoire, une liste est affichée bien en vue avec les noms des pionniers, des semeurs de la Parole. Lequel d’entre leurs héritiers se donne la peine d’aller la lire ? C’est dans l’ordre des choses. Comment s’intéresser au grain tombé en terre s’il est caché aux regards ? Bien plus tard on cherchera à connaitre ses racines. Faute de connaissances précises, on sera peut-être réduit à inventer, comme dans les légendes des fondateurs d’Églises anciennes sous d’autres cieux. Si on avait tenu le fil au lieu de couper la corde...

Un autre exemple, toujours en Afrique. Les pionniers, se fondant sur leur intuition, avaient compris cette évidence simple que « l’influence part du centre » et le répétaient à l’envi. Ils s’établissaient près des marchés ou des lieux sacrés, centres d’influence, quand ils n’étaient pas réduits à s’établir près des cimetières où personne ne voulait aller. C’est au centre qu’ils ont bâti leurs églises. Leurs héritiers, soit par ignorance, soit par paresse, se sont installés à la périphérie, loin des centres d’influence ; ils y ont bâti une nouvelle église, abandonnant l’ancienne.
Il existait pourtant une solution de compromis qu’ont utilisée certains anciens. Au lieu d’abandonner l’ancienne église, ils s’en sont servi pour la semaine, réservant la nouvelle, éloignée, pour les rassemblements du dimanche. Pour cela, ils devaient se déplacer. Ils n’ont pas cédé à la paresse.

Il est vrai que les nouveaux peuvent s’appuyer sur toute une partie de l’Écriture. Par exemple, en Hébreux 13, 12-13, on peut lire : « Jésus, pour sanctifier le peuple par son propre sang, a souffert en dehors de la porte. Sortons donc à sa rencontre, en dehors du camp, en portant son humiliation ». Ou encore, en Hébreux 8, 13 : « En parlant d’Alliance nouvelle, il a rendu ancienne la première. Or ce qui devient ancien et qui vieillit est près de disparaître ! »

Pourtant, le même auteur ne craint pas de recommander : « Souvenez-vous de vos dirigeants qui vous ont annoncé la Parole de Dieu. Considérez comment leur vie s’est terminée et imitez leur foi. Jésus-Christ est le même hier et aujourd’hui ; il le sera pour l’éternité » [1]). C’est ainsi qu’il parle des morts, donc du passé. Apparente contradiction dans les termes : d’un côté nouveauté, rupture ; de l’autre, devoir de mémoire, donc continuité.
Comment résoudre cette contradiction ? Ne peut-on pas tenir les deux bouts de la chaîne sans céder à la tentation de balayer d’un revers de la main, de faire table rase du passé ? Ceux qui font ainsi ne sont-ils déjà plus africains, les Africains dont la sagesse est proverbiale ? On peut innover sans renier l’héritage, en tenant compte des hommes du passé et de leur histoire, de leur expérience.

[1] Hébreux 13, 7.

Publié le 5 février 2016 par A. K. sma