Dans le silence du désert…

L’esprit divin a soufflé de tout temps sur le désert d’Egypte. Au milieu du IIIe s., des chrétiens s’y réfugient pour échapper à la persécution de l’empereur Dèce et, le danger passé, beaucoup d’ermites s’y établissent. Ces moines ne sont pas des prêtres, ils refusent même, par humilité, l’ordination sacerdotale. L’élan monastique égyptien est donc avant tout un mouvement laïc [1].

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Le monastère de Ouadi Natroum (Egypte)
Photo J.-Claude Heilig

Les anachorètes

Le plus connu de ces moines est St Antoine, qui naquit en 251 à Memphis dans une famille chrétienne. Il n’a qu’une vingtaine d’années lorsqu’il gagne le désert pour s’initier auprès d’un Ancien et suivre la parole de Jésus : « Va, vends tout ce que tu as et suis moi. » Il se retire ensuite dans un tombeau de la montagne où il endure les puissants assauts du démon. Il s’enfoncera plus encore dans le désert pour vivre en reclus durant vingt ans. Quelques ascètes le rejoignent et deviennent ses disciples.
Antoine quitte alors sa retraite. Il enseigne aux moines le combat spirituel. Sa prière guérit de nombreux malades. En 311, il soutient à Alexandrie les chrétiens que persécute l’empereur Maximin Daïa. Lorsqu’il retourne au désert, désormais surpeuplé d’ermites, Antoine est si sollicité par les croyants qu’il se retire dans la région de la Mer Rouge, plus reculée encore.

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L’église du monastère de Ouadi Natroum (Egypte)
Photo Marc Heilig

Amoun, l’un de ses disciples, s’installe dans le désert de Nitrie, au sud d’Alexandrie [2]. Plusieurs milliers d’ermites mènent là une vie d’anachorètes [3]. En 338, en compagnie d’Antoine, Amoun choisit pour se recueillir un lieu plus isolé, les Kellia (Cellules), à une vingtaine de kilomètres de Nitrie. L’anthropomorphisme et le schisme monophysite causeront le déclin des Kellia [4]. Au Ve s., pillards et nomades s’en prennent aux moines, qui sont contraints de fuir et de se protéger par des murailles. Le site, peu à peu délaissé, sera enseveli sous les sables. Il ne sera déblayé qu’au XXe s. et la vie monacale reprendra au Ouadi Natroum.

Macaire, un commerçant en nitre devenu ascète, s’enfonça jusqu’à Scété, au cœur du désert, pour fuir la foule. Il fonda une communauté monastique avec les disciples que sa sagesse avait attirés. Ces anachorètes sont les « parfaits », les « solitaires ». Leur vie adopte pour principes de renoncer à toute propriété et de prier inlassablement.

Vivre au désert

Les moines vivent en solitaires, dans des grottes, des tombeaux ou des édifices en ruine. Beaucoup bâtissent, avec l’aide de leurs confrères, des cellules individuelles en briques. Les ermites sont suffisamment distants les uns des autres pour qu’ils ne puissent ni se voir ni s’entendre. Le désert égyptien, vallonné et montagneux, convient parfaitement à cette organisation. L’ensemble de ces établissements, appelé « monastère », prend rapidement de l’ampleur car la vie au désert est très estimée par les croyants [5].

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Un moine du monastère St Paul (Egypte)
Photo Marc Heilig

La cellule est dans une cour où se trouvent un puits et un jardin potager. L’habitat comporte deux pièces dont l’une, à l’est, sert d’oratoire. On y ajoute parfois un magasin et une chambre pour le disciple. Le mobilier est rudimentaire : nattes et bottes de roseaux à même le sol. Sobriété aussi dans les vêtements, jusqu’à ce que s’impose un habit particulier. On ne se coupe ni les cheveux ni la barbe et l’on marche nu pieds. En tout, on cherche à vivre sans excès, y compris pour les repas : si certains s’exercent au jeûne, on juge préférable de prendre un peu de nourriture chaque jour.

Le novice s’initie auprès d’un Ancien, qui commence par mettre le courage de son disciple à l’épreuve. La cellule, en effet, est une contrainte : on a coutume en Egypte de vivre en plein air. Cet emprisonnement, pourtant, est le garant d’une vie solitaire et recueillie et, en définitive, de la paix du cœur. Le moine passe donc la semaine dans la réclusion, bien que chacun puisse organiser sa journée à sa guise. Il prie, récite des hymnes, des psaumes ou des passages de l’Ecriture, de jour comme de nuit. Il lutte ainsi contre les pensées mauvaises que lui inspire le démon [6]. Cette prière continuelle (ruminatio) se fait même pendant le travail, car le moine subvient à ses besoins en fabriquant de la vannerie, en tressant cordes et filets de pêche, en participant à la moisson… [7]

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L’ancienne cuisine du monastère St Paul (Egypte)
Photo Marc Heilig

On accorde néanmoins quelque place à la vie en société. Ainsi, le centre du monastère comprend l’hôtellerie et l’église, qui n’est ouverte qu’en fin de semaine lorsque tous les moines s’y retrouvent pour assister à l’assemblée (synaxe). Ce moment, qui réalise l’équilibre entre solitude et communauté, est un trait caractéristique du monachisme égyptien. Il débute le samedi soir par un repas plus soigné qu’à l’ordinaire, pris ensemble et en silence avant l’eucharistie. Le dimanche, les moines assistent à des conférences et à des entretiens sur la spiritualité, la vie au désert, la lutte contre les démons etc.

La spiritualité du désert

Le désert d’Egypte s’oppose violemment à la fertile vallée du Nil. C’est un lieu hostile que hantent les démons. En s’y retirant, on accepte donc de se mesurer au diable, en un combat qui s’apparente à celui de Jésus. Celui-ci, ouvrant la voie de la rédemption, vainquit la tentation de Satan au désert ; de même, victoire après victoire, le moine s’aguerrit pour parvenir à la contemplation de Dieu. Rencontrer Dieu est en effet le but ultime, qui justifie qu’on prenne tous les risques. L’ermite cherche l’hésychia, la tranquillité intérieure grâce à laquelle il pourra vivre en présence de Dieu. Cela peut conduire à la transfiguration du corps et de l’âme. Certains, comme Arsène, y sont parvenu. D’autres ont des extases. Mais ce que voit le moine à force de prière n’est que le reflet lumineux de Dieu, car nul ne saurait voir Dieu sans mourir.

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Le pressoir du monastère St Paul (Egypte)
Photo Marc Heilig

Le Père spirituel forme le jeune moine par un enseignement oral et individuel, donné d’homme à homme, tout comme l’avait fait Jésus [8]. L’Ancien utilise pour cela un moyen pédagogique, l’apophtegme, par lequel il conduit le disciple au discernement spirituel. L’apophtegme est une sentence [9] qui tient sa force de sa limpidité. Concis et percutant, il prend parfois la forme d’une boutade mais est toujours exprimé de manière paradoxale. Ces préceptes incitent à la réflexion : plutôt que de donner une solution, ils poussent à la trouver par soi-même. Leur pratique permet de répondre à l’inquiétude obsédante du salut : « Père, dis-moi une parole qui m’indique ce que je dois faire pour être sauvé. » Les apophtegmes seront mis plus tard par écrit, mais ils conserveront le sceau de cette tradition orale.

Le cénobitisme pacômien

Né vers 292 dans une famille paysanne de la région de Thèbes, St Pacôme est enrôlé de force dans l’armée romaine. Devant la bonté des chrétiens envers les soldats, il fait le vœu d’accomplir la volonté de Dieu. Il se met alors au service des pauvres et reçoit le baptême. Attiré par la vie d’ermite, il reste sept ans disciple de Polamon et s’affermit en priant la nuit dans les tombeaux, là même où vivent les démons. Il se retire ensuite à Tabennesi, une ville abandonnée où il bâtit un grand monastère. Les postulants sont si nombreux qu’il faut bientôt en fonder d’autres. Mais, en 346, la peste se répand en Thébaïde ; elle terrasse Pacôme et beaucoup de ses frères. La succession fut assez mouvementée et connut un réformateur si rigoureux qu’il fallut une rébellion pour le faire renoncer.

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Le monastère St Antoine (Egypte)
Photo Louis Kuntz

Pacôme est à l’origine du monachisme cénobitique. Aux environs de 325, il établit un mode égalitaire de vie en communauté. Contrairement à celui des anachorètes, le monastère pacômien est un ensemble unifié. Son plan rappelle les camps militaires romains. Le village monastique est à l’intérieur d’un mur de clôture dont la porte est le seul lien avec l’extérieur. Tout autour du centre que forment l’église, la cuisine, le réfectoire et l’infirmerie, des maisons réunissent les moines par corps de métier. Chacune a son supérieur.

Les frères sont responsables les uns des autres. Ils doivent aussi maintenir l’esprit de communauté : tous se rendent à l’église le samedi et, le dimanche, assistent à l’office que viennent assurer des prêtres. Le travail a plus d’importance dans cette communauté centralisée que chez les anachorètes. Les moines exercent des métiers qui leur évitent de sortir du monastère : ils sont boulangers, tisserands, jardiniers, cordonniers, pêcheurs aussi car le Nil n’est jamais loin. Ils partagent tout, et chacun reçoit ce qui lui est nécessaire.

Les préceptes de Pacôme accordent à l’Ecriture sainte une place primordiale. Le moine s’efforce de s’en inspirer. Sa récitation continuelle permet de s’unir à Dieu dans la prière, ce qui est au cœur de la vie monastique. Pour y parvenir, le moine renonce à tout ce qui n’est pas Dieu : le péché, le monde, la famille, et jusqu’à sa volonté propre. Et puisqu’on vient au monastère pour se convertir, aucun pécheur n’en trouve la porte close pourvu qu’il s’engage dans cette voie.

En prenant ainsi des formes différentes, le monachisme égyptien constituait un héritage dont les ordres monastiques, en Europe et ailleurs, s’inspirèrent dès le Moyen Age. Bien des traits qui les caractérisent aujourd’hui plongent leurs racines dans les expériences des vénérables Pères du désert.

[1] Je voudrais citer ici des sources qui m’ont été fort utiles. D’une part, la passionnante Initiation au monachisme des premiers siècles chrétiens de Sr Véronique Dupont, osb ; d’autre part, L’Egypte monastique, de l’Archimandrite Placide Deseille, qui condense parfaitement les choses. Ces deux études sont disponibles sur Internet. Enfin, on doit à l’abbaye Saint-Pierre de Solesmes d’avoir accès à la solide spiritualité des apophtegmes et j’ai grand plaisir à mentionner l’anthologie du Père Lucien Régnault Abba, dis-moi une parole, publiée par l’abbaye en 1984. Nous y avons puisé le beau texte que nous proposons dans ce numéro.

[2] L’endroit tient son nom de ce qu’il était plein de salpêtre (nitre).

[3] L’anachorète est un religieux qui vit seul dans un endroit retiré, contrairement au cénobite, qui vit en communauté.

[4] L’anthropomorphisme soutient que Dieu a un visage humain puisqu’il a dit : « Faisons l’homme à notre image » ; le schisme monophysite, quant à lui, refuse les décisions du concile de Chacédoine qui affirme qu’il y a dans le Christ deux natures, l’une divine, l’autre humaine.

[5] Elle attire aussi, malheureusement, bien des aventuriers en rupture de ban.

[6] Un apophtegme dit : « les pensées mauvaises sont comme des souris qui pénètrent dans une maison. Si on les tue une à une dès qu’elles entrent, on n’a pas de mal. Mais si on les laisse se multiplier, on aura beaucoup de peine à les exterminer. »

[7] Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ces moines exercent rarement l’activité de copiste car la plupart sont illettrés.

[8] Jésus n’a pas laissé de textes, mais des logia, qui formeront ensuite les Evangiles.

[9] C’est le sens même du mot apophtegme. Xénophon, au IVe s. av. J.-C., est le premier qui utilise ce terme, mais le genre existait bien avant lui. Zosime, au VIe s., l’applique pour la première fois aux dits des Pères du désert. Auparavant, on parlait de logos.

Publié le 29 mars 2011 par Marc Heilig