De Babel à la Pentecôte

A l’heure des crises, de la dégradation de notre niveau de vie, de la perte de nos assurances et de nos certitudes passées, les commentaires vont souvent bon train autour d’une table où des vins de qualité ont délié les langues. Il m’arrive alors d’entendre des propos qui rejettent l’origine de nos malheurs actuels sur les étrangers. « Chacun n’a qu’à rester dans son pays ! » « Ici, les mosquées fleurissent, mais en est-il de même des églises là-bas ? » « Quand s’en sortiront-ils, en Afrique, et qu’ils resteront chez eux ? » Certains évitent de construire une maison dans tel quartier ou d’habiter telle rue, parce que le lieu est trop « coloré ». C’est vrai, ça parle beaucoup de langues dans nos villes, nos transports en commun. Les odeurs de cuisine, les bruits, les musiques, le niveau sonore des voix, les modes vestimentaires, tout nous agace. Nous nous pensions ici « chez nous », entre nous. Ne sommes-nous pas les occupants anciens de la région, les propriétaires en quelque sorte ? Voilà que la vague des nouveaux venus nous réduit au rang d’une « tribu » parmi d’autres, d’un peuple au milieu de beaucoup d’autres.

Ces derniers siècles, et jusqu’à la fin de la colonisation dans les années 60, nous avions pris l’habitude d’occuper le terrain des autres et maintenant nous ne voulons pas qu’ils viennent chez nous. Curieux, non ? Aurions-nous oublié tout ce que nous leur devons, jusqu’au don de leur sang pour défendre notre liberté contre l’occupant ? Aurions-nous perdu la mémoire de la part qu’ils ont pris dans l’édification de notre pays et le développement de nos industries ? Ils nous ont même rendus plus humains, au contact de leur humanité à eux. L’autre jour, c’est un Africain qui s’est levé pour me céder la place dans le tram, car maintenant, je fais figure de « vieux ». Eux, ils ont le respect des anciens ! Quand je galérais pour charger un colis encombrant dans ma voiture, c’est un jeune issu de l’immigration qui s’est approché pour me proposer ses services !
L’autre, le différent, n’est une menace que pour ceux qui désirent s’enfermer dans un ghetto, dans la prison de leur vision du monde et du repli sur leurs habitudes. Ceux-là s’appauvrissent, se dessèchent, se pétrifient dans la nostalgie d’un passé idéalisé, qui aurait été paradisiaque avant l’arrivée des étrangers ! Mais ces derniers, grâce aux questions que me posent leurs différences, sont source d’interpellation, d’imagination et de créativité. Ils provoquent en moi un mouvement, et le mouvement c’est la vie !

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Crèche de Betschdorf.
Photo Jean-Pierre Frey

Nous, chrétiens, nous devrions nous réjouir de la diversité qui s’invite chez nous grâce à la présence des étrangers. Elle est une bénédiction dans la Bible. Dès l’origine, l’humanité apparaît sous le signe de la différence : homme – femme ! Puis, quand les peuples conçoivent le projet fou d’habiter une tour unique, qui monte jusqu’au ciel, de parler la même langue, d’avoir les mêmes coutumes [1], Dieu flaire immédiatement le danger : celui de la tyrannie du même, du semblable, où tout se ressemble ; la dictature de la pensée unique, de la langue de bois, qui élimine l’autre. Dieu descend donc et mélange leurs langues, les obligeant ainsi à se disperser sur la surface de la terre et à former autant de peuples divers. Il s’agissait de sauver l’avenir de l’humanité en garantissant la diversité, en protégeant la présence du différent !
Si Jésus était resté dans « son pays », dans le sein du Père, s’il n’avait pas fait cette démarche inouïe de venir chez les créatures, dans ce monde qui lui est si radicalement différent, il n’y aurait jamais eu Noël, ni les Evangiles, ni les apôtres, ni l’Eglise. En un mot, nous n’aurions pas connu le salut. Nous le devons à la venue de l’ « Autre » chez nous !

Pour que l’étranger devienne une chance, il faut d’abord traverser nos peurs et nous en défaire. Comment ? En nous approchant d’eux, en les fréquentant pour les comprendre. Pourquoi ne pas leur ouvrir la porte de notre maison et leur offrir l’hospitalité à notre table ? Plus nous nous connaîtrons, moins nous aurons peur l’un de l’autre, et plus nous pourrons tisser des liens amicaux, voire fraternels. Chacun pourra alors expliquer où il puise la force de vivre, de supporter les épreuves, d’affronter le malheur et la mort. Chacun partagera les valeurs qui le font vivre, dans le respect scrupuleux de l’autre. Il n’est pas question de le « convertir » ou « de l’assimiler », pour qu’il me ressemble. Nous faisons chemin ensemble, nous marchons côte à côte comme des compagnons de route, pour porter les fardeaux les uns des autres, se soulager et s’enrichir mutuellement en humanité.
Alors se réalise tous les jours le miracle de la Pentecôte. Ce jour-là, une « nouvelle gestion de l’autre » est apparue dans le monde. Pierre parle, mais tous le comprennent dans leur langue maternelle : unité et diversité ! Désormais, ceux qui sont d’origines et de langues différentes deviennent des alliés, des frères, habités par le même Esprit. Ils ne se servent plus de différences pour s’opposer, se haïr ou se détruire, mais pour se rapprocher et former ensemble une humanité plurielle dans la fraternité. Ils s’écoutent, dialoguent et sont solidaires les uns des autres. Personne ne revendique plus un « chez soi », protégé comme une forteresse ; chacun habite au pays de l’Autre, se fait son prochain, comme Dieu l’a fait parmi nous.

L’Eglise constitue le prototype de cette humanité où l’étranger est accueilli comme un frère et non refoulé comme un ennemi ou un terroriste potentiel. Nos communautés sont le laboratoire où naît l’humanité « arc-en-ciel », composée de frères qui ne se sont pas choisis, mais qui le sont devenus par l’Esprit, dans le respect de l’originalité et de la vocation de chacun. L’Eglise, cette portion de la famille humaine où l’on aime répéter au voisin cette belle expression de Michel de Certeau : « Toi, l’étranger, tu me manques ! »

Merci de ce que je suis devenu grâce à toi !

[1] Cf. la Tour de Babel, Genèse 11.

Publié le 1er mars 2012 par Jean-Paul Eschlimann