De Jean-Baptiste le prophète à François le pape

L’un et l’autre ont tressailli dans l’Esprit, chacun à sa façon.

Avec son accoutrement, Jean le Baptiste est l’homme du désert, le prophète mûri au vent du désert. Avec son baptême par le Jourdain – fleuve emblématique - il va conduire les hommes au désert et leur proposer une fois de plus « un exode ». Non pas pour cheminer à travers le sable vers une nouvelle terre, mais pour découvrir l’homme qui, lui, les conduira, sur ses chemins, au royaume du Père.

Un homme attendu depuis des générations, mais jamais encore découvert, et qui serait au milieu de ce peuple venu se faire baptiser. On l’appelle le Messie – celui qui a reçu l’onction royale et qui est l’envoyé de Dieu. Il est bien plus grand que moi et je ne suis pas digne de me courber à ses pieds comme un esclave pour lui lacer les sandales. Mais Jésus n’aime pas que l’on se courbe à ses pieds. Il a une trop grande idée de l’homme et ne veut pas être traité comme un être sacré à part et au-dessus des autres. Il est homme, c’est tout, et il a tout laissé pour être vraiment homme. Voici l’homme ! dira un certain gouverneur romain dont le nom est Pilate. C’était un vendredi.

Jean invite à aller à la quête de cet homme-Messie, et pour cela à aplanir les collines, combler les creux du chemin et vaincre le désert comme Moïse l’a fait. Celui qui m’a envoyé m’a dit : l’homme sur qui tu verras descendre mon souffle comme une colombe qui plane, c’est lui mon envoyé. C’est le Messie, parce qu’il a reçu l’onction et qu’il est désormais le Don de Dieu, non pas seulement au peuple juif mais à toutes les nations. Désormais, ce n’est plus un peuple ou une terre qu’il faut conquérir. Non ! C’est le Don de Dieu qu’il faut accueillir.

Il est sûr qu’il y a dans les évangiles une connivence entre Jean et Jésus. Ils sont cousins, ils se connaissent, et lorsque Jésus se présente au milieu de la foule pour être baptisé à sont tour, Jean se rebiffe : Non, pas toi ! Sa mère Elisabeth lui a certainement raconté la première rencontre avec Marie enceinte, lorsqu’il a tressailli de joie dans son ventre ! Non, il ne peut pas se permettre de soumettre le Fils de l’homme à son baptême de purification. Laisse faire ! Les choses doivent s’accomplir, lui dit le cousin. Et c’est là que Jean-Baptiste verra le ciel s’ouvrir et l’Esprit descendre. Dans ce face à face, le cousin est devenu pour lui le Messie, l’envoyé royal de Dieu. Encore que les doutes subsisteront jusqu’au bout dans sa foi vacillante : Es-tu vraiment celui qui doit venir, dira-t-il plus tard par la bouche de ses disciples, où devons-nous en attendre un autre ? Mais quel autre ?
Le même doute va tarauder les scribes et les autorités du Temple lors de leur rencontre avec Jésus. Face à la Tora – face à la Parole de « Yhvh » le Tout-Puissant - qui est cet homme qui guérit et remet les péchés, qui n’est sorti ni du Temple ni d’aucune école rabbinique mais qui semble plus grand et plus fort que tous les prophètes ? Que veut-il annoncer ? Il semble ignorer, effacer et radier nos traditions. Il ne peut donc qu’être le fils de Belzébul.
Ils ont des yeux et n’ont pas su voir que ce Jésus n’est pas venu pour démolir mais pour aller au-delà de la loi et du temple - et même au-delà des prophètes et bien plus loin que leur terre promise - pour ramener toutes les nations et en faire le Royaume de Dieu. Il va ainsi rétablir la création déchue : pour le moment, elle est entre les mains de Satan, qui ne peut être vaincu que par sa mort.

Jean-Baptiste a bien vu que ce Jésus est sans compromis : son « oui » est « oui » et son « non » est « non ». Les scribes ont bien compris qu’il est vraiment un libérateur dans tous les domaines, à commencer par le sabbat et ses fardeaux inutiles. S’il proclame la pauvreté, c’est qu’il n’a pas une pierre pour reposer sa tête. Il a la radicalité des grands prophètes d’Israël. Le peuple a bien compris qu’il est le Messie qui guérit la maladie et efface le péché afin que ce monde déchu retrouve son harmonie première. Si ta langue est une obstacle, arrache-la, car il vaut mieux entrer muet dans le royaume que d’être jeté dans le feu de la géhenne [1] avec une langue bien pendue !
Jean-Baptiste a bien compris que la hache est à la racine de l’arbre et qu’il est temps d’élaguer le figuier pour le rendre fécond. Alors une chose me frappe dans notre Église : on fait ces derniers temps des saints à la pelle, mais fait-on des prophètes ? On chante la vertu héroïque de gens qui sont au ciel, mais reconnaît-on le service caché du serviteur anonyme qui peut déranger par sa foi ? On lève les yeux vers le ciel pour implorer le saint, alors qu’il faudrait retrousser les manches de notre habit de pauvre - avec ou sans col romain - pour changer le monde [2].

C’est ici qu’intervient François, le pape, comme un prophète avant out et non comme un souverain pontife devant qui on se courbe. Il ne veut pas gérer le lourd magistère ecclésial. C’est sans doute une perte de temps pour lui. Aussi nomme-t-il des spécialistes pour cela. Et lui, comme Jean-Baptiste, il va dans le désert du monde et parmi les foules pour faire un travail prophétique : celui de former des consciences à la lumière de l’évangile, de la miséricorde et de la pauvreté, afin que tous ces gens qu’il côtoie retroussent eux aussi leurs manches et qu’ils se rendent « utiles » avant de se rendre « visibles ». Sans quoi ils resteront comme des serviteurs crispés et inutiles sur le marché du monde [3].

Il y a un profond bouleversement dans la foi telle que François la présente. Il ne s’agit plus de cette foi fière en un Dieu fort, un Dieu puissant et saint, le Dieu régisseur de la création et de l’histoire telle que le credo nous le donne, en maître absolu qui sait tout et fait tout. Aujourd’hui, après tous les échecs du culte du pouvoir des dictatures diverses, y compris papale, la foi se tourne vers ce Dieu-Fils qui s’est fait anéantir par la croix et vers ce Dieu-Père assez fou pour accepter cette réduction au néant. Simplement pour recommencer à zéro en quelque sorte : le théologien allemand Karl Barth a nommé cela das Nichtige ». Le nihil latin devient ex nihilo, le vide créateur de la croix, d’où va surgir le Royaume comme une nouvelle création dans laquelle nous sommes déjà impliqués. Jean-Baptiste appelle cela la hache qui est déjà à la racine de l’arbre. Cette foi suppose humilité, service, ouverture, et non étalage solennel de ministères, de fonctions et de célébrations, ce qui au fond n’est qu’un paraître idolâtrique. Quand la symbolique perd son sens, la maintenir en vie devient du folklore, une gestuelle vide. Je pense que la symbolique grandiose du Très Saint Père, à la manière de Pie XII ou de Jean-Paul II, a perdu son sens et que François le sait. Alors il chemine au milieu de la foule, comme Jésus, aussi loin possible de la papamobile blindée, ce symbole d’un monde figé. Il simplifie au maximum ses célébrations. Il n’est plus en dehors ni au-dessus de l’humanité : il est dedans, et il veut être dedans, proche de chacun [4].

Il faut quand même ajouter à cette optique que le Jean-Baptiste en l’évangile de Jean désigne Jésus à l’évidence comme l’agneau sacrifié qui enlève le péché du monde. L’agneau victime de la nuit du passage hors d’Egypte, l’agneau-Jésus qui verse son sang sur la croix. Dans l’Ecriture, ce sera la dernière victime de la chaîne du sang en Israël. Désormais, le pain et le vin de Melkisédek représenteront en offrande le corps livré et le sang versé de l’agneau. Mais ailleurs dans le monde, la chaîne du sang continue et l’agneau reste présent en toutes ces victimes exposées partout à la violence et à l’exclusion.

Et c’est ici qu’il est urgent de se retrousser les manches, malgré l’excuse de notre soi-disant impuissance face aux vrais problèmes. Il ne suffit plus de parler, il faut agir ! C’est urgent !
Et je me tais donc illico !

[1] Question : est-ce que Jésus a dit que la géhenne est éternelle ? Non, mais que le feu ne s’éteint pas, le temps qu’elle dure !

[2] Il paraît que François aurait dit quelque chose de semblable dans l’avion qui le ramenait de Rio avec des journalistes.

[3] Episode : un journal a interrogé des séminaristes partis dans un pays émergent et c’est là, disent-ils, qu’ils ont découvert les « pauvres » qu’ils n’avaient pas vus à la périphérie de leur quartier chic en France. Etrange découverte !

[4] Les objectifs de la visite de François à Assise sont significatifs : il commence par visiter un institut pour handicapés. A l’évêché local, dans la salle dite « du dépouillement de St François » (!), il va recevoir non pas les « officiels » mais les démunis aidés par la Caritas… Voir La Croix du 4 septembre 2013 p. 19.

Publié le 17 mars 2014 par Jean-Pierre Frey