De Marion Brésillac, le « convertisseur d’âmes » devenu « propagateur de lumière »

Le Père Marcel Schneider a développé ce thème dans une conférence donnée le 8 janvier au Collège des Missions Africaines de Haguenau. La 2e et la 3e partie de la conférence paraîtront dans les prochains numéros de Ralliement.

Melchior Marie Joseph de Marion Brésillac est né le 2 décembre 1813 à Castelnaudary, dans une France dont les repères ont été brouillés par la Révolution et les guerres napoléoniennes. La Révolution avait coupé la tête au système pyramidal de la société pour accoucher d’un monde nouveau qui n’était pas au goût de son père Gaston ; il va prendre lui-même en main la scolarisation de ses enfants.
L’enfance de Marion Brésillac sera vécue, je le cite, dans une atmosphère embaumée de toutes les vertus évangéliques, et son adolescence dans des pieux asiles de la science et de la vertu. L’ADN familial l’avait programmé pour servir ou le Roi ou l’Église. Il choisit de servir l’Église, d’abord celle du diocèse de Carcassonne [1], puis l’Église Universelle, l’Église des Missions, en Inde [2], et ensuite en Afrique [3].

Sa personnalité s’est construite à travers
- ses parents, Gaston et Émilie, pour la piété et la rectitude ;
- Mgr Flaget, évêque missionnaire, pour le goût des missions ;
- M. Arnal, au petit séminaire de Carcasonne, pour l’esprit de douceur ;
- les séminaristes sénégalais pour l’ouverture à l’autre ;
- les Jésuites pour l’esprit de discernement.

Les Missions n’avaient pour Brésillac rien de lointain ni d’abstrait. N’a-t-il pas rencontré Mgr Flaget, évêque missionnaire de Bardstown et de Louisville ? N’a-t-il pas partagé des années d’études avec des séminaristes sénégalais envoyés par Anne-Marie Javouhay, la fondatrice des Sœurs de Cluny[David Boilat, Jean-Pierre Moussa et Arsène Fridoil, ordonnés en 1840.]] ? N’a-t-il pas prêché à Carcassonne pour la Propagation de la foi, une œuvre initiée par Pauline Jaricot en 1822 pour un nouvel élan missionnaire [4] ?

Comme l’appel à la mission universelle est un appel à un ministère extraordinaire , il s’entoure de toutes les garanties avant de faire le pas. Le feu vert lui sera donné à l’issue d’une retraite auprès d’un Père Jésuite. Tout s’accélère… Il arrête son choix sur les Missions Étrangères de Paris [5], au premier rang des meilleures institutions. Le projet fondateur de la Société le séduit : priorité est donnée au respect de la culture et à l’établissement d’un clergé autochtone. Le charisme des MEP a pour fondement les Instructions romaines de 1659.

Le 9 juin 1841, il fait le pas et épouse par la chair et le sang la cause des MEP. Une période de gestation de 9 mois s’ouvre alors, qui va profiler « le missionnaire apostolique ». Il faut saluer une arrivée providentielle, celle du sous-diacre Jean Onésime Luquet, qui arrive du séminaire St Sulpice le 19 juillet 1841. Les deux sont sur la même longueur d’onde, ils prônent un retour aux sources. Un compagnonnage de 8 mois leur permet d’affûter leurs propositions et d’affiner leur vision. Brésillac nous fait le constat : Monsieur Luquet partageait complètement les idées que je m’étais faites sur l’œuvre des misions [6].

Ce retour aux sources réveille en lui une tendance réformiste. Son amour des MEP ne sera pas un amour béni-oui-oui. Il veut se garder d’une naïveté béate, source d’aveuglement. Plus j’aime la compagnie à laquelle j’ai le bonheur d’appartenir, plus je veux me garder de la funeste illusion de ceux qui trouvent toujours parfait ce qu’ils aiment, rendant ainsi le plus mauvais service possible à l’objet de leur affection. Au contraire, je chercherai toujours à découvrir ses défauts, à les étudier, à en approfondir les causes, afin de les éviter et de les faire éviter autant que possible aux autres. Quand vous entrez chez les MEP, c’est le continent asiatique qui vous tend les bras. Cette Asie, c’est la Chine, la Cochinchine, l’Inde… Il rêve d’aller en Chine. La nomination tombe, son champ d’apostolat sera l’Inde. Peu importe, il est prêt. Il a à cœur de s’occuper plus directement de la conversion des infidèles et de former plus activement un clergé indigène [7]. Il se sent armé avec ces deux flèches dans son carquois.

Il part le 27 mars 1842, atterrit à Pondichéry le 24 juillet 1842. Pour l’anecdote, il emporte dans ses bagages un sextant, instrument qui permet de mesurer la hauteur des étoiles au-dessus de l’horizon ainsi que la latitude. Nous pouvons cerner le personnage. Oui, la précision, l’exactitude, la rectitude lui tiennent à cœur. Le courrier qu’il rédige à bord de la « Caroline » sera géolocalisé. C’est du précis ! Le 16 juin 1842, latitude 36°50’, longitude 19°45’ ; Le 29 juin 1842, latitude 30°10’, longitude 53°40’.

Pondichéry est redevenue possession française le 1er février 1785, en application du Traité de Versailles de 1783 entre la France, l’Espagne et la Grande-Bretagne [8]. C’est fin 1776, que la « Mission de Pondichéry » tombe aux mains des MEP, à la suite de la suppression des Jésuites en 1773. Le pape Pie VI et le roi de France Louis XVI ont paraphé ce choix.
Très vite, Brésillac se rend compte que l’Inde n’est pas la France et que Pondichéry n’est pas Paris. Que vont devenir ses résolutions dans ce pays tout autre, où l’autre est autre par la peau, la langue, la religion, l’habillement, l’alimentation, la culture, la vision du monde et la pensée philosophique ? Tout lui rappelle qu’il est un étranger ; seule la présence coloniale française peut atténuer quelque peu son état de perplexité et de déboussolement. Il est désORIENTé.

En 1842, nous sommes encore au premier stade de l’évangélisation [9], où le but de la mission est le salut des âmes. Dans cette perspective, le missionnaire sera avant tout un convertisseur d’âmes et Brésillac entend bien s’inscrire dans cette mouvance quand il prend à cœur de s’occuper plus directement de la conversion des infidèles : Jésus-Christ a établi d’autres prêtres par l’entremise desquels le salut des âmes doit s’opérer. L’homme a une âme et un corps. L’âme dépasse le corps en beauté et en valeur. Et donc notre amour pour nos prochains devrait incommensurablement dépasser notre amour pour leur corps, un amour infiniment plus beau et plus noble. Quelque bien que nous fassions au corps de nos prochains, cela dure un temps, tout au plus jusqu’à la fin de leur vie [10]. La réalité du terrain c’est-à-dire la géographie humaine de l’Inde risque de lui dicter une autre stratégie où il devra changer son fusil d’épaule.

[1] Ordination le 22 décembre 1838.

[2] Douze ans, de 1842 à 1853.

[3] Éxactement 6 semaines, du vendredi 14 mai au vendredi 25 juin 1859.

[4] Les œuvres pontificales missionnaires.

[5] Les MEP.

[6] Souvenirs de 12 ans de mission, p. 72.

[7] Ibid., p. 81.

[8] Cf. le traité de Paris de 1863.

[9] De 1460 à 1920.

[10] Lettre pastorale du 18 janvier 1848.

[11] Cf. L. Le Gallen, Vie de Mgr de Marion Brésillac d’après ses mémoires, p. 172.

[12] Souvenirs de 12 ans de mission, p. 409.

[13] Citation de Mohan Menon, consul d’Inde.

[14] Voltaire, Lettres sur l’origine des sciences et sur celle des peuples de l’Asie. Lettre du 15 décembre 1775, 1ère éd. Paris, 1777.

[15] Voltaire, Fragments historiques sur l’Inde, 1ère édition, Genève, 1773, Œuvres Complètes, Paris, Hachette, 1893, vol. 29, p. 414.

[16] Souvenirs de 12 ans de mission, p. 170.

[17] Souvenirs de 12 ans de mission, p. 172.

[18] Souvenirs de 12 ans de mission, p. 173.

[19] Jacob von Slageren, Les Chrétiens de Saint Thomas.

[20] Le décret du cardinal Maillard de Tournon, visiteur apostolique, avait notifié l’interdiction de rites malabars dès le 23 juin 1704.

[21] Souvenirs de 12 ans de mission, p. 126.

[22] Souvenirs de 12 ans de mission, p. 238.

Publié le 6 mai 2015 par Marcel Schneider