Déclarons la paix !

Sous-titre : Pour un progrès de l’esprit [1]

Il s’agit là d’un dialogue entre le Dalaï-Lama et Stéphane Hessel. C’est ce dernier qui ouvre le bal en s’adressant à un homme de foi. Surprenant, car les rédacteurs de la Déclaration universelle des droits de l’homme, en 1948, ont évité de mentionner Dieu. Après un long débat à l’issue duquel c’est l’avis du délégué du Vatican qui a prévalu : Ne parlez pas de Dieu, parlez de dignité [2].

Au total, ce livret de trente pages résonne comme un vibrant appel à toute la famille humaine, à tous les détenteurs de pouvoir ou d’autorité, et à nous tous, éminemment souverains en notre propre vie.
A présent, il s’agit de voir si de nouvelles valeurs universelles se sont dégagées depuis 1948. Le sous-titre, en effet, veut promouvoir le progrès de l’esprit. Esprit ! Un mot devenu choquant, terme absent de la Déclaration qui, en son article 27, ne préconise que le progrès scientifique. Et puis, de quel esprit parlez-vous ? De l’esprit inscrit dans nos corps, ce corps dénominateur commun entre tous les êtres humains... L’esprit ne surplombe pas la condition humaine, il est à engager dans une vie [3].

Un texte si dense, aux thèmes si nombreux et variés ne se laisse pas résumer. Contentons-nous donc de quelques citations. Le lecteur intéressé se reportera au livret même.

Le grand « Nous » : l’interdépendance
Toutes les religions, dit le Dalaï-lama, ont rendu de grands services à l’humanité, donc il ne sert à rien d’interférer dans leur déroulement. Il faut seulement travailler à améliorer les valeurs qu’elles défendent : la pratique de l’amour, la compassion, le pardon... Mais si l’on veut atteindre un niveau universel, il faut se placer sur le plan d’une éthique séculière [4]. Oui, nous pouvons développer la pratique de l’interdépendance, développer ce grand « Nous » dont fait partie la Terre entière, avec les animaux, les plantes... qui ont le droit de survivre. Mais nous restons dans un système régi par une démarcation entre « nous » et « eux ».... Portez en vous ce sens de la fraternité universelle, votre cœur s’ouvrira naturellement [5].

Urgence
Stéphane Hessel : Avec ou sans Dieu, nous avons tous une responsabilité en tant qu’êtres humains. L’interdépendance dont nous parlons nous concerne tous, croyants et non-croyants... une nouvelle fraternité à exercer envers la nature. Cela devrait devenir un grand défi pour nos nations.
Dalaï-Lama : Ce n’est plus seulement notre devoir, c’est notre survie qui est en jeu.

Esprit et santé
Dalaï-Lama : Quand on aborde ce qui se rapporte à l’esprit, les gens nous disent que nous prônons un sujet religieux. Toutefois, personne ne peut contester que notre vie de tous les jours soit dirigée par notre esprit, de même que tous nos projets.
Stéphane Hessel : Comment gardez-vous l’esprit en paix en dépit de tous les problèmes ?
Dalaï-Lama : Je dis aux gens deux choses. D’abord, utilisez votre intelligence correctement. Toute situation peut être envisagée sous différents angles. J’ai passé la majeure partie de ma vie en exil. J’ai perdu mon pays. Mais je peux aussi dire : j’ai trouvé le monde entier, je peux être en contact direct, sans cérémonial, avec les autres. Si j’étais resté dans mon palais du Potala, à Lhassa, je me serais perdu en fonctions cérémonielles qui ne servent à rien. Le second facteur, c’est la chaleur du cœur. Actuellement, nous restons dans un système régi par cette ligne de démarcation. Elle nous sépare de ce sens de la fraternité universelle.

Neurosciences
Stéphane Hessel : Vous connaissez beaucoup de choses. Vous avez été en contact avec des neuroscientifiques très modernes et vous avez trouvé que ce qu’ils ont découvert est proche de votre propre expérience.
Dalaï-Lama : Ils ont découvert que la colère, la peur, la haine sont en train de dévorer notre système immunitaire. Un état d’esprit calme est essentiel pour notre bien-être physique et mental [6].

Le fossé entre les riches et les pauvres
Dalaï-Lama : Depuis 1973, il (ce fossé) s’est encore agrandi. Les sociétés occidentales (riches) déjà depuis quelque temps, n’ont pas tendu la main aux autres. La pauvreté n’est pas seulement condamnable sur le plan moral ; sur le plan pratique, elle s’avère une source inépuisable de problèmes, de conflits, de guerres.

Un constat qui nous interpelle
Plus de soixante ans après la Déclaration de 1948, force est de constater le peu de place qu’elle accorde à « l’esprit ». Notre bonne conscience de chrétiens pourrait se vanter de n’avoir cessé, pendant tout ce temps, de pratiquer la culture de l’esprit, le culte de l’Esprit. Cependant, ne concevons-nous pas souvent l’esprit comme une sorte d’ectoplasme, d’entité floue et lointaine, abstraite et inoffensive érigée en dogme [7] ? Il en est un qui remonte au Concile œcuménique de Constantinople en 869 : « Anathème soit quiconque affirme que l’homme est doué d’esprit ». Jean XXIII avait retiré cette idée du Catéchisme romain. Elle y figure à nouveau depuis 1993.

Quant à la paix
Le Christ nous a dit et répété : « Je vous donne ma paix ». Qu’en avons-nous fait, hier et aujourd’hui, depuis les massacres des peuples précolombiens, puis des guerres coloniales, et jusqu’aux conflits qui se déroulent sous nos yeux ?

Paix aux hommes de bonne volonté
...La paix « déclarée » depuis deux mille ans. A nous de jouer maintenant, autant que possible sans ligne de démarcation.

[1] Editions Indigène.

[2] Page 9.

[3] Préface.

[4] Page 12.

[5] Page 18.

[6] Page 21.

[7] Qui aujourd’hui, à part les Pentecôtistes, pense réellement qu’il pourrait, qu’il devrait, tels les prophètes, « être saisi et transporté par l’Esprit » ?

Publié le 6 mars 2013 par Fernand Kochert