Des hommes et des murs

Le monastère de Latroun
A la fin du XIXe s., beaucoup de communautés religieuses françaises ont senti venir le vent anticlérical, pour ne pas dire antireligieux, et ont pris les devants. A cette époque, la Terre Sainte était le lieu idéal pour s’y camoufler en attendant que passe la tempête. C’est ce que firent les Trappistes de Sept-Fons. En 1890, ils s’établissent à Latroun, à 32 km au nord de Jérusalem. Ils se mettent sous la protection de Notre-Dame des Sept Douleurs. C’était du flair, car ils allaient en voir de toutes les couleurs. Les moines réussissent à acheter des terres et à en louer d’autres pour la vigne et les oliviers. Ces terres sont achetées aux Arabes, qu’on n’appelaient pas encore Palestiniens. Si on prend la route de Tell-Aviv à Jérusalem, on ne peut pas manquer de voir le monastère, bien construit, blotti dans les oliviers et les pins.

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L’abbaye trappiste de Latroun (Israël)

En face : Tsahal. De l’autre côté de la route de Gaza est campée une école militaire. En mai 1994, les soldats avaient posé une clôture de barbelés autour d’un bout de terrain qui appartenait aux moines mais qui n’était pas planté. Un jeune moine d’origine libanaise me dit : « Viens avec moi, tu vas voir ce qu’il faut faire ! » Je refuse de le suivre. Il saute sur un tracteur avec une grosse charrue à l’arrière. Il passe de l’autre côté de la route, abaisse la charrue sur la ligne de barbelés et la démonte complètement en moins de 30 minutes. Je me demandais ce qui aller se passer. Eh bien ! Rien du tout ! Le lendemain, le frère me dit : « Tu vois, c’est comme ça qu’il faut faire avec les Israéliens. Si tu as peur, tu es fichu. » Aujourd’hui ce terrain est dûment planté d’oliviers.

Le mât du dialogue
En 2004, Modeste, un vieux sculpteur lituanien, est dans nos murs avec son outillage. L’abbé lui demande de sculpter un eucalyptus desséché d’un beau diamètre. Y figurent d’un côté Moïse et de l’autre l’archange Michel. Au bas de la stèle, une plaque en arabe, en français, en hébreu et en anglais qui rappelle des paroles de Salah-ed-Dîn, de Rachi de Troyes et de Bernard de Clairvaux [1], trois personnages qui ont vécu à la même époque ; ils ne se sont jamais rencontrés mais ont dit des paroles favorables aux Juifs.

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Moines du monastère de Latroun
Photo Émile Hégron

Le mât dressé, les militaires d’en face sont invités pour son inauguration. Le jour venu, le général vient en personne, accompagné d’un officier et de six femmes-soldats. On chante le fameux Psaume 133, Comme il est doux pour des frères d’habiter ensemble, le psaume le plus connu parmi les Juifs. L’air est très doux et se danse facilement. Ce jour-là, on a pu voir des jeunes moines donner la main à des soldats à cheveux longs et danser la ronde en froc. Oh ! Si Benoît de Murcie voyait ça !

Les implantations israéliennes
Quand on prend la route qui va de Ramallah à Jérusalem – elle n’est jamais utilisée par les agences de voyage qui organisent excursions et pèlerinages, et pour cause ! - on découvre d’abord la nouvelle ville de Mâalé Adumim et, plus loin, Môdiîn, village des Macchabées paraît-il. De même, si on descend de Jérusalem à la Mer Morte, on trouve plusieurs implantations inachevées, pour la population israélienne bien sûr. Équipées de marché, de gare routière, d’école, d’eau et d’électricité, le tout parfaitement tracé. Et le « mur de la honte » - ou « mur de la haine » ! Son tracé est conçu uniquement pour entraver le plus possible la circulation des Palestiniens. Et tous ces barrages de contrôle, ou check-points ! Quand les Palestiniens ont attendu leur tour, parfois longtemps, ils présentent les papiers du véhicule et les laissez-passer en baissant les yeux pour ne pas croiser le regard de l’Israélien d’en face.

Quand on voit tout ça, on se demande : comment les Palestiniens peuvent-ils supporter ces empiètements et cette humiliation quotidienne, surtout les jeunes ? Qu’est-ce que je ferais si j’étais à leur place ? Et aussi : comment le peuple juif, qui a subi tant d’épreuves et tant d’humiliations au cours de son existence, peut-il, aujourd’hui, faire subir le même sort à ses frères de sang ?

Zèban Bloch
Dieu merci, tous les Israéliens ne sont pas insensibles ! Monsieur Zèban, juif originaire d’Europe centrale, par exemple. Après la Guerre des six jours de juin 1967, il est chargé par l’armée israélienne de surveiller le secteur de Latroun, où plusieurs villages palestiniens qui entouraient le monastère ont été rasés entièrement au bulldozer. C’est ainsi qu’il apprend à connaître les moines et qu’il devient vite leur ami le plus fidèle et le défenseur intrépide de leurs intérêts. S’il y a un litige de terrain, il se charge de régler l’affaire.

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Moines du monastère de Latroun
Photo Émile Hégron

Un soir, l’armée fêtait une promotion dans un vacarme infernal, ce qui ne plaisait pas du tout aux moines, qui sont soumis à la règle du silence. Monsieur Zèban attrape son portable et appelle le général d’en face. Une minute plus tard, le bruit disparaît complètement.

En 2005, le Frère Benoît, qui approchait de 90 ans, était bien fatigué. L’épouse de Monsieur Zèban entrait tranquillement dans le monastère et allait jusqu’à sa cellule pour lui porter des fleurs ou quelque friandise. Et la règle de clôture des moines, me direz-vous ? La règle de charité l’emporte sur tout.

Ce Monsieur Zèban est présent à toutes les cérémonies, religieuses ou autres, qui ont lieu dans le monastère. L’œil fixé à son objectif, il enregistre tout, du commencement à la fin, puis il en fait des montages. Il est ainsi devenu le photographe et l’archiviste des trappistes du Latroun.

Le dentiste Alexandre Ninos
A Jérusalem, près de la Porte de Jaffa, se trouve le cabinet du Dr Ninos, chaleureux comme un véritable oriental. Il est d’origine grecque : le plafond de son cabinet est peint d’une immense croix bleue sur fond blanc, drapeau de son pays. Au mur, une photo de son village natal, et une autre de ses trois enfants, Albert, Maria et Serge, qui étudient en Amérique. Chaque fois qu’un moine passe entre ses mains, il demande de prier pour eux. Il attend d’avoir réuni assez d’argent pour aller les rejoindre avec sa femme.

Il parle six langues. Sa clientèle principale, ce sont les religieux et moines de toutes les nationalités présentes dans la Ville Sainte. Il a la main extrêmement douce. Il est chantre dans l’Église orthodoxe. Et quelle voix ! Parfois, alors que vous avez la bouche bien ouverte, éclate un solennel Kyrie qui vous fait sursauter et fait vibrer les murs. Quand vous arrivez avec un carton de bouteilles de vin et d’huile du monastère, il manifeste sa satisfaction, bien sûr.

La prière des uns et des autres
Si l’on a la chance d’observer du haut d’une terrasse la grande prière des fidèles musulmans qui se tient le vendredi sur l’Esplanade des mosquées, on ne peut qu’être impressionné. C’est une marée qui arrive, tout de blanc vêtue, et qui couvre toute la surface disponible. C’est un recueillement admirable. Cette foule semble absorbée en Dieu. Ils s’alignent parfaitement, s’inclinent lentement jusqu’à toucher le sol de leur front et se relèvent avec dignité. Autrefois n’y participaient que les fidèles d’Al-Qods, la Ville Sainte ; aujourd’hui, ils viennent en car de tous les environs. Combien sont-ils ? 12 à 15 000 priants, peut-être… Et comme il est impossible de trouver une place sur l’Esplanade, ils occupent toute la route qui longe le Mont des Oliviers jusqu’à la Porte d’Hérode par laquelle on accède au lieu saint. Tout cela avec une ordonnance qui surprend.

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Sur un tank en face du monastère de Latroun. Pâques 1994
Photo Émile Hégron

Les chrétiens restent plutôt discrets ou réservés. En 2004, pour montrer qu’il y a aussi des chrétiens à Jérusalem et dans les environs, le Patriarche Michel Sabbah avait demandé à ses fidèles de venir faire nombre pour la prière des Rameaux. Le départ était fixé à Bethphagé, pour se diriger vers l’Anastasis (le Saint Sépulcre). Il y avait du monde, et j’en faisais partie. On portait des palmes à la main. Les jeunes chrétiens d’un village avaient amené une ânesse et un ânon sur lequel était monté Jésus. Et ça chantait à tue-tête Hoshanah, Hoshanah, Hoshanah ! Ils n’étaient pas plus de 3 000, et pour un seul jour de l’année… Qu’est-ce à côté de la masse des mahométans ?

Les Juifs aussi ont leur lieu de prière : le Kôtel, ou Mur des Lamentations. Le vendredi soir et le jour de shabbat, ils y vont en assez grand nombre. Quand ils descendent de la Porte de Sion pour s’y rendre, ils ont l’air tellement pressé, ils ont le visage tellement sérieux que c’en est étonnant, et particulièrement ceux qu’on nomme en français les orthodoxes, vêtus de noir avec chemise blanche sans cravate, la kippah sur le crâne ou portant le chapeau à large bord appelé queue-de-renard. Ceux qui peuvent approcher du Kôtel récitent les Psaumes des Montées et quelques autres, tout en se balançant d’avant en arrière et en se frappant le front contre les énormes blocs de pierre qui subsistent des fondations de l’aire de l’ancien temple.

Oui, eux aussi font impression. Impression de fanatisme, à se taper la tête contre de vieux cailloux, impression de tristesse pour ne pas avoir accès à la splendide Esplanade du Dôme du Rocher, le lieu présumé du temple de Salomon le Magnifique. Oui, Dieu doit bien avoir pitié d’eux !

[1] Salah-ed-Dîn, ou Saladin (1138-1193) régna en Égypte à partir de 1169 et en Syrie à partir de 1174. Il combattit les Francs et leur reprit Jérusalem en 1187, ce qui entraîna la troisième croisade, conduite par Frédéric Barberousse, Philippe Auguste et Richard Cœur de Lion (1189-1192).
Rachi de Troyes (vers 1040-1105) fut un célèbre rabbin de la communauté juive de Troyes. Ses écrits d’exégèse et de philosophie ont influencé le monde chrétien.
Saint Bernard, abbé de Clairvaux (1090-1153), réforma la vie religieuse et fut le maître spirituel de l’ordre cistercien.

Publié le 27 janvier 2016 par Émile Hégron