Des roses sans épines

Cela devrait être possible, avec la maîtrise de l’homme sur la vie, avec le pouvoir qu’il s’est arrogé de supprimer toute contrainte, de prendre une liberté sans frein. Rien ne peut plus lui résister. Il reste tout juste à faire taire les chiens, qui aboient d’autant plus furieusement qu’ils sentent approcher le danger d’un bonheur unilatéral, d’une béatitude sans contrepartie, d’un évangile expurgé de toute exigence.

Pourquoi se tourmenter quand on peut avoir sans peine tout ce qui plait au regard et à l’esprit ? Au rencart ces trouble-fête qui affirment, par exemple : « Tout ce qu’il y a dans le monde, les désirs égoïstes de la nature humaine, les désirs du regard, l’orgueil de la richesse (…) est en train de disparaître [1]. Qu’est-ce qui empêche d’arracher ces pages de l’Écriture qui annoncent le malheur à qui oserait vouloir faire pousser des roses sans épines, de ne garder des Béatitudes que la première page et d’arracher la suivante qui parle de malheur ?

Pierre le savait d’expérience, qui était tombé dans le panneau de vouloir aller à la lumière de Pâques sans passer par le vendredi noir. Qu’à cela ne tienne, avait-il répondu à son maître, Dieu ne permettra pas à ce jour de ténèbres d’arriver. De quel Dieu parlait-il ?

Ne garder que le rire sans les larmes. Peu importe que le rire qui n’a pas passé par les larmes soit frelaté. Il suffit de bruler tout bonnement le Livre. Trop longtemps on a craint de le faire. Il suffisait d’exorciser la crainte en clouant au pilori ceux qui jouaient avec. Des gens bien intentionnés s’en sont chargés. On les avait béatement applaudis. Après que le Livre fût brulé, il restait des parasites dans la musique du bonheur à bas prix, les scrupules des gens scrupuleux, la conscience, ce témoin gênant tout au fond de l’homme. Qu’à cela ne tienne ! On jetterait au fond de ce puits sans fond l’Auteur de ces nuisances. On avait les moyens de bétonner l’orifice.

Et que commence la fête sans aucune retenue, la danse des fous ! Ce serait le Paradis sur terre, celui que se donnait l’homme après avoir pris le pouvoir en mettant au cachot Celui qui lui portait ombrage. C’était d’autant plus facile que Celui-là ne disait mot. Enfin le bonheur sans ombre.

Mais que voila ? De l’Est d’Eden, là où se situait le Paradis premier, surgit une tempête qu’on n’avait pas soupçonnée. Le vrai Paradis se rappelait au souvenir de l’homme qui jouait à Dieu. On ne viole pas impunément les Lois de la nature, elle finit toujours par se venger. Des visionnaires l’avaient annoncé de longue date [2].

Que restera-t-il de ce jardin de roses sans épines ? Un espace envahi par des ronces sans roses. Et rien ne fera, ni les incantations des incantateurs, ni les inventions de la technologie avancée. Vous bombardez une puce et vous vous plaignez que le beau jardin soit devenu un champ de bataille parsemé de trous béants, tout juste là où se situait le premier Paradis.

Pour les Juifs d’antan, la tempête venait du Nord. Les prophètes qui l’avaient vu venir et qui criaient trop fort furent réduits au silence. Ce qui n’empêcha pas les combattants du néant de déferler et de ravager tout sur leur passage. Aujourd’hui, la tempête ne vient pas du Nord, mais de l’Est pour qui se situe à l’Ouest. C’était pourtant écrit.

A quoi cela a-t-il servi d’avoir brulé le Livre ?

[1] 1 Jean 2. 15-17.

[2] Voir Hildegarde de Bingen.

Publié le 12 mai 2015 par A. K. sma