Devenir prêtre et missionnaire dans une famille hindoue

Mon village natal, Byannapuram, est entouré de forêts peuplées d’animaux sauvages, éléphants, tigres, sangliers, biches, scorpions, serpents... Les villageois y mènent paître le bétail le matin et le ramènent le soir. Parfois, un fauve attaque leurs bêtes ou, s’approchant du village en plein jour, vole un mouton ou une chèvre. Nous jouissons toute l’année d’un climat agréable et nous vivons près de la nature.

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Devant le monument de Gandhi à Kanyakumari (sud de l’Inde)
Photo Francis Kalan Madhan

Autrefois, nos régions souffraient du régime discriminatoire des castes et de la notion d’intouchable. Les gens s’approvisionnaient en eau aux puits de leur caste respective, et si quelqu’un d’une caste dite inférieure touchait par accident un membre de caste supérieure, celui-ci devait prendre un bain de purification. Les Lingayats, surtout, prétendaient appartenir aux plus hauts rangs. Toutes les autres castes étaient à leur service et à leur merci ; ils faisaient les lois et se jugeaient au dessus d’elles. Les musulmans, par contre, se montrent amicaux avec tout le monde.

La famille de mon père était très liée avec certaines familles Lingayat. Elle avait, dans le panthéon hindou, un dieu tutélaire appelé Kongallee Mallapa. Elle cultivait ses propres terres et élevait vaches, buffles, chèvres, moutons et poules. Nous étions sept enfants ; deux sont morts en bas âge. J’ai toujours vu mes grands-parents et mes parents travailler à la ferme. Mon père y était occupé le jour et devait la surveiller la nuit : une équipe de deux ou trois personnes se mettait à l’affût dans une hutte construite sur un arbre et éloignait les animaux sauvages en faisant du bruit. Cette méthode traditionnelle se pratique encore, mais elle est très dangereuse. De temps en temps, quelqu’un disparaît, tué par un éléphant, à moins qu’il ne soit enlevé pour le traffic d’organes.

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Le jardin de mon père est toujours cultivé par ma famille
Photo Francis Kalan Madhan

Autrefois, notre région du Talavady parlait le kannada. Elle faisait partie du Karnataka mais quand les différents états du pays se constituèrent sur des bases linguistiques, elle passa dans le Tamil Nadu. Le gouvernement reconnut notre langue : les trois premières années de ma scolarité se sont déroulées en kannada. J’avais alors pour amis deux garçons musulmans, et notre amitié se poursuit aujourd’hui encore. J’ai dû changer ensuite pour le tamoul, lorsque j’ai fréquenté l’école que les Srs Franciscaines Missionnaires de Marie, nouvellement arrivées, avaient construite. C’était la première école en tamoul de la region.

Nous sommes à la frontière du Karnataka et du Tamil Nadu. A chaque conflit entre Tamouls et Kannadigas à cause de l’eau du fleuve Cavery, les Tamouls étaient chassés et venaient dans notre village. Je me souviens que mes parents les protégeaient et leur donnaient de la nourriture et un abri pour dormir.

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Avec des membres de ma famille
Photo Francis Kalan Madhan

Je suis né et j’ai grandi dans une famille hindoue traditionnelle. Je croyais que le régime des castes venait de Dieu et que l’inégalité faisait partie de la vie. Tout le monde pensait ainsi, non seulement dans mon village, mais aussi partout ailleurs. J’allais au temple hindou avec mes parents pour offrir des fleurs, des fuits et des noix de coco aux divinités. Mais accepter Jésus signifie adopter de nouvelles croyances, renoncer à certaines traditions et coutumes, et même retirer de la maison les images des dieux et déesses hindous. Devenir catholique exige d’aimer son prochain, même s’il est d’une caste, d’une couleur ou d’une religion différente. Cela veut aussi dire renoncer à certains privilèges qu’offre le gouvernement aux hindous, comme l’aide à la scolarité ou l’obtention d’un emploi.

Mes parents entrèrent en contact avec le Père James Melvettam, du Kérala. Il fut le premier missionnaire à venir chez nous, en 1968, et le premier prêtre que je rencontrai. Les soeurs Clarisses furent les premières avec qui j’entrai en relation. Elles sont aujourd’hui cloîtrées mais, avant la construction de leur couvent, elles venaient à l’église paroissiale pour la messe. Au début, ma mère allait les aider. Grâce à l’exemple du Père James, à l’attention qu’il accordait aux pauvres et aux hors-castes, les gens en vinrent à penser que tout le monde est enfant de Dieu. Or certaines castes maltraitaient les autres, l’amour filial n’existait pas ; aussi y avait-il toujours un conflit entre les anciens du village et les conceptions que proposait le Père Melvettam. Lorsque je devins catholique par le baptême, à l’âge de 8 ans, en même temps que mes parents, ma façon de vivre et mon système de valeurs se modifièrent peu à peu.

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Kevin et Jino, les fils de mon frère Paul Raj
Photo Francis Kalan Madhan

Alors que j’étais séminariste, je rencontrai le Père Christian Renard MEP. Cet homme de prière a beaucoup marqué ma vie par sa simplicité et sa profonde spiritualité. J’admirais la maîtrise qu’il avait des langues : il a fondé un centre de catéchisme en kannada et écrivait des livres dans cette langue. Une de ses priorités était d’éduquer les enfants pauvres, quelle que soit leur caste ou leur religion. Il faisait aussi office de médecin de village, soignant les gens qui avaient été mordus par un serpent ou piqués par un scorpion. Il avait, comme un père, de l’affection pour tous. Il connaissait l’histoire de chacune de nos familles et les aidait de toute sorte de façon. Il fit le voyage pour me visiter quand j’étais en stage au Togo, en 1989. Les contacts avec les Pères Jean-Marie Guillaume et Bob Hales m’engagèrent ensuite à suivre les pas de Mgr de Marion Brésillac.

Mes parents ne sont jamais allés à l’école mais ils nous ont transmis les valeurs de respect de la personne, de l’amour et du soutien à celui qui est au service de Dieu. Peu leur importaient la religion, la langue ou la caste. Ils croyaient fermement qu’en tant que fidèles de Jésus nous devions aller au delà de ces barrières pour faire le bien aux autres. Dans notre famille, il y a des mariages entre des personnes de castes et de langues différentes et, quoique dans nos relations beaucoup y soient opposés, mes parents étaient avant tout à l’écoute des souhaits de leurs enfants.

Je suis fier d’être un prêtre missionnaire. C’était mon choix de devenir catholique mais, étant de culture hindoue, j’ai beaucoup de considération pour le bouddhisme et l’hindouisme. Chaque religion a besoin de temps pour s’améliorer, tout comme chacun est appelé à purifier ses pensées et ses actions. Je suis convaincu que les valeurs évangéliques et la résurrection de Jésus transforment l’histoire de l’homme, de l’individu et de la société.

Publié le 5 septembre 2016 par Francis Kalan Madhan