Du jamais vu !

Chers Amis,

La Conférence des Evêques de Centrafrique (CECA) s’est réunie en session plénière du 12 au 23 juin 2013. Ces assises ont été clôturées par une messe d’action de grâce que j’ai présidée en ma qualité de vice-président, le dimanche 23 juin 2013, à la Cathédrale Notre Dame de l’Immaculée Conception de Bangui.

La Conférence nous a donné l’occasion de faire un tour d’horizon et une relecture de la situation socio-politique que traverse le pays. Le constat est sans appel : « Du jamais vu ! » Voilà les mots qui disent le sentiment général du peuple face au déferlement des éléments de SELEKA, groupe des rebelles qui ont accédé au pouvoir par la force des armes le dimanche 24 mars 2013. Jamais le pays n’a connu un conflit aussi grave dans son ampleur et dans sa durée. Jamais aucun trouble militaro-politique ne s’était disséminé avec autant de violences et d’impacts sur l’ensemble du territoire national. Jamais une rébellion n’a drainé une aussi forte présence de combattants étrangers. Jamais une crise n’a fait courir un aussi grave risque de conflit religieux et d’implosion du tissu social. Les conséquences de ce spectacle « du jamais vu » sont catastrophiques sur les plans social, économique, politico-administratif, éducatif et scolaire, sécuritaire et militaire, religieux et culturel.

Les Evêques continuent à déplorer les maux qui sont imposés à la paisible population : perte de vies humaines, assassinats et meurtres, viols, pillages, villages incendiés et destruction de champs, violation et spoliation de domiciles privés, familles illégalement expropriées de leurs maisons qui sont occupées de manière indue par un homme fort ou une bande armée. Mais aussi Implosion du tissu social, traumatisme dont les conséquences sont manifestes dans les cas de suicides et de dépressions, destruction systématique et programmée du faible tissu industriel et économique, volonté délibérée de destruction et d’annihilation de la mémoire nationale, mise en question de l’autorité de l’Etat par des groupes armés qui ont établi une administration parallèle dans différentes localités de l’arrière-pays. Avec pour conséquences : risque réel d’une année blanche, dissémination, à travers le pays, d’armes de tout calibre, insécurité, profanation des lieux de culte chrétien, attaque de manière ciblée contre les biens des chrétiens, mise à rude épreuve de l’unité du peuple centrafricain

Cette situation d’insécurité affecte de plein fouet le diocèse de Bossangoa dans les différents projets que nous avons élaborés dans tous les domaines. La pastorale, l’éducation et la santé en pâtissent. La grande insécurité pousse la population à trouver refuge en brousse dans les champs. Toutefois la sérénité n’est pas à l’ordre du jour. En effet la population continue à être traquée comme une bête de somme. Cette situation n’encourage pas les gens à sortir et à reprendre leurs activités.

Sur le plan pastoral, la célébration des sacrements et des activités menées par des associations, fraternités et mouvements ecclésiaux a été complètement perturbée. L’année pastorale s’est terminée en queue de poisson pour la plupart des paroisses. Sur le plan éducatif et scolaire, les élèves sont soumis à l’année blanche, en dépit des gymnastiques déployés par les techniciens du ministère de l’éducation pour sauver la scolarité des élèves. Les faits sont têtus : la plupart des enseignants ont déserté les villages et l’arrière-pays à cause de l’insécurité. Les parents ne font pas confiance aux rebelles qui prétendent assurer la sécurisation du pays alors qu’ils commettent impunément des exactions de toute sorte. Dans cette situation de précarité, je suis en pourparlers avec JRS, Service des Jésuites pour les Réfugiés, pour la prise en charge des enfants, au moins au niveau de la ville de Bossangoa. L’objectif visé par cette expérience est de permettre aux enfants de s’exprimer et de mettre un mot sur les événements qu’ils vivent durant cette crise qui perdure. C’est une sorte de suivi psychologique dans une société qui manque de psychologues.

Sur le plan sanitaire, certaines structures du diocèse ont beaucoup souffert. Le dispensaire de Markounda a été complètement pillé. Celui des Frères Capucins de Gofo a été contraint à une fermeture temporaire en attendant le retour des Frères. Les Médecins Sans Frontière (MSF) fournissent une assistance de première nécessité à Kabo, Batangafo, Boguila, Paoua et Bossangoa où leur intervention est davantage axée sur le traitement du paludisme. Grace à la Caritas Internationalis, la Coordination Diocésaine de la Santé (CODIS) bénéficie d’un kit médical d’une valeur d’un million de francs cfa, soit 1.517€. Nous pouvons dès lors ouvrir deux sites à Bouca et à Bossangoa. Par ailleurs la menace de famine est réelle. De fougueux éleveurs, communément appelés Mbararas, venus du Tchad, font paître leurs troupeaux dans les champs des paysans, détruisant ainsi le fruit de toute une année de labeur. Le phénomène s’est amplifié en ce temps de crise où des villages entiers, des greniers et semences ont été brulés. Dans un partenariat avec CRS, un organe de charité américain, notre secrétariat diocésain de Caritas a reçu la somme de 1.778.500 francs cfa, soit 2.698€. Cette somme est destinée à l’achat des semences pour onze groupements. Nous espérons faire rattraper aux paysans la saison du manioc, du sésame…

En dépit de cette situation délétère, nous continuons à exhorter nos communautés chrétiennes à œuvrer en faveur de la cohésion sociale dans la justice et la vérité. Les temps sont durs. Nous en sommes conscients. Toutefois nous avons le devoir de ne pas nous laisser abattre et la responsabilité d’encourager et de stimuler la foi de nos fidèles. En ce sens, nous les encourageons à garder espoir en eux-mêmes et en l’avenir. Les horizons semblent obscurs, et les perspectives plutôt sombres. Néanmoins dans la prière, la proximité, et les nombreuses initiatives que nous avons prises, l’Eglise reste toujours présente aux côtés de ceux qui souffrent et qui ont parfois le sentiment d’être livrés à eux-mêmes.

Merci à tous les amis du diocèse de Bossangoa en Centrafrique, qui, par votre générosité dans la fidélité et la constance, continuez à soutenir nos efforts de développement intégral de l’Homme, par la prise en charge d’initiatives en faveur de l’éducation, ainsi que du Petit Séminaire Saint Jean, de la santé et de l’agriculture.
Avec toute notre gratitude et nos prières pour vous et vos familles respectives.

S. E. Mgr Nestor Désiré NONGO AZIAGBIA SMA Evêque de Bossangoa
Bossangoa, le 26 juin 2013

Publié le 29 octobre 2013 par Nestor Nongo Aziagbia