Eloge de la pratique ordinaire

Les journalistes n’ont-ils pas un pouvoir exorbitant quand, d’un trait de plume ou d’un simple clic, ils décident de qui mérite qu’on parle de lui ? Quel esprit les anime quand ils donnent la vedette aux gens bien en vue ? Il faut bien attirer le public pour vendre sa marchandise, sans doute. Ils nous font découvrir avec ravissement que ces vedettes de tous horizons sont croyants, mais surtout pas à la manière des pratiquants conformistes. Ils ont leur religion bien à eux, individualisme de nos sociétés libérales oblige.

Mais qui fera l’éloge du pratiquant ordinaire, fût-il artiste renommé, pétri de modestie et de pudeur, tenant sa place de simple fidèle, fréquentant assidûment la messe du dimanche, ne voulant pas mêler à sa pratique toute simple sa renommée d’artiste ? Ceux-là, il est vrai, se font rares.

A qui réservons-nous notre mépris ? Pourquoi regarder de haut ce couple de villageois d’un autre âge, de simples fidèles, des pratiquants sans histoire, elle portant l’enfant, lui, la cage à pigeons, faisant simplement ce qu’on leur demande de faire ?

Reste-il de ces gens qui prennent l’eau bénite en entrant à l’église, qui se signent sans fausse honte, qui ont un geste de respect à l’autel ?

Et qui racontera l’histoire de cette croyante, pratiquante par tradition et par conviction, devenue, malgré elle, non-conformiste ? Ce n’est certes pas elle qui avait envoyé son mari à cette guerre dont il n’est jamais revenu. Comment pouvait-elle nourrir sept enfants, dont plusieurs en bas âge, survivant grâce à ses deux vaches ? Ses bras de femme ne suffisaient pas à la tache. Elle trouva l’aide d’un voisin divorcé, protestant qui plus est, elle bonne catholique. Ils se mirent en ménage. L’accès aux sacrements lui était refusé. Elle brava l’interdit, allant se confesser et communier ni vu ni connu au lieu de pèlerinage le plus proche, à 30 kilomètres, chaque premier vendredi du mois. Une pratique traditionnelle dont sa foi se servait. Elle confiait sa peine à la Vierge du lieu. Elle entendait sans doute le Christ lui dire à chaque fois : « Ta foi t’a sauvée, va en paix. » Une simple chrétienne, avec une histoire cette fois.

Qui racontera l’histoire de ces pratiquants anonymes, dont l’humilité subirait le martyre si on les mettait en avant ? Ce qui explique sans doute que les journalistes préfèrent étaler à la une les difficultés de croire de gens bien en vue plutôt que de parler des raisons de croire des pratiquants anonymes.

Publié le 3 février 2012