En Centrafrique : rendre compte de sa foi

Homélie de Mgr Nestor Nongo Aziagbia [1], le 3e Dimanche de Pâques à Bossangoa.

En tant que chrétiens, nous croyons que Jésus de Nazareth a été crucifié sous Ponce Pilate, mais Dieu l’a ressuscité d’entre les morts, prouvant ainsi la vérité de son identité et de son enseignement. Par le baptême, nous participons à la mort et à la résurrection du Christ. En ce troisième dimanche de Pâques, le Christ ressuscité lui-même est présent comme un Vivant et se mêle à notre vie. Il nous appelle à rendre compte de notre foi, comme les apôtres et particulièrement Pierre.

Selon la première lecture [2], la mission principale des apôtres consiste à annoncer le Christ ressuscité pour le rendre présent aux autres. Ayant le cœur et l’esprit pleins de lui, ils ne peuvent pas taire cette annonce. Par eux, Jérusalem, puis le monde romain, reçoivent la Bonne Nouvelle du salut. Le progrès de l’Eglise naissante, la multiplication des miracles et des conversions à la foi chrétienne, inquiètent les autorités juives de Jérusalem. Elles font arrêter les apôtres qu’elles traduisent devant le grand Conseil. Celui-ci impose le silence aux apôtres parce qu’il juge intolérable leur enseignement au nom de Jésus. Les autorités juives veulent éliminer le Christ ressuscité et la pratique de la foi chrétienne. Mais Pierre et les apôtres ne se laissent pas décourager par les menaces et les persécutions des autorités de Jérusalem. Avec courage, ils répondent « qu’il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes ». Avec conviction, ils rendent témoignage au Christ pendu au bois du supplice, mais élevé par Dieu comme Chef de son peuple et Sauveur du monde. Avec persévérance, ils appellent à la conversion pour recevoir le pardon des péchés.

Aujourd’hui, en Centrafrique…

Les nombreuses exactions endurées par les Centrafricains en général, et les chrétiens en particulier, révèlent une ferme volonté de nuire à la pratique de la foi chrétienne et d’empêcher l’œuvre d’évangélisation :
plus d’une centaine de véhicules et motos emportés ;
des églises et des objets religieux profanés (paroisse saint Joseph de Mobaye, Notre Dame de l’Immaculée Conception de Batangafo, et autres) ;
des radios catholiques et des centres pastoraux pillés et saccagés, des célébrations liturgiques perturbées, des coups de feu tirés dans la cathédrale Notre Dame de Bangui à la fin de la célébration du dimanche des Rameaux ;
agression de prêtres et de religieuses : citons en exemple les cas des sœurs de Mbrès, des prêtres d’Alindao, de Bangui, de Bossangoa, et même l’évêque de Bambari ;
entrave aux mouvements des agents pastoraux (3 évêques, des prêtres et des religieuses bloqués à Bangui depuis la Semaine Sainte).

Nous déplorons le contre témoignage de certains chrétiens qui ont pris part activement aux pillages et aux destructions des biens et des édifices.

Dans l’évangile [3], Jésus ressuscité se manifeste à ses disciples au bord du lac de Tibériade. Il apparaît avec un corps et un cœur humains qui désirent être aimés. À travers la pêche miraculeuse, le Christ fortifie la foi de ses disciples découragés et les initie à la vie de témoins. Après le déjeuner, il interroge Simon Pierre : « Simon Pierre, fils de Jean, m’aimes-tu plus que ceux-ci ? » Le Christ nous pose aussi la même question parce qu’il attend que nous l’aimions et que nous transmettions son amour à nos frères et sœurs.

La question de l’amour peut être posée en lien avec la crise militaro-politique que traverse notre pays. Aimons-nous vraiment la République centrafricaine ? Aimons-nous vraiment les structures d’État tels que les écoles, les hôpitaux, les mairies, les centres préfectoraux ? Aimons-nous vraiment les Centrafricains qui ont servi leur pays en tant que hauts fonctionnaires ? Aimons-nous vraiment les faibles, les pauvres et les délaissés ? Aimons-nous vraiment les malades qui ont besoin de soins appropriés ? Aimons-nous vraiment les morts qui ne demandent que d’être inhumés dignement ?

Quelques doutes planent sur l’amour que nous avons pour notre patrie quand on voit certains actes ignobles qui ont été commis :
menaces, terreur et tortures psychologiques ;
viols de jeunes filles et de femmes, dont certaines se sont suicidées ;
enrôlement d’enfants soldats ou dans les milices ;
humiliation publique de quelques militaires de la FACA et de policiers ;
déplacement de personnes pour se réfugier en brousse ou dans la forêt ;
rupture d’approvisionnement de certaines villes en médicaments et produits de première nécessité ;
coupure d’électricité et d’eau même dans les hôpitaux et les morgues ;
pénurie et inflation ;
rupture de réseaux de communication avec certaines villes en dehors de Bangui ;
édifices publics - hôpitaux, écoles.. - et maisons de particuliers, pillés et saccagés ;
vols et confiscations de véhicules et de biens d’autrui.

Devant les pillages, les actes de destructions et les humiliations, devant le tissu social brouillé par le mensonge, la trahison et la haine, devant la chasse aux sorcières, le climat de méfiance et d’insécurité, nous risquons de renier notre foi (apostasie), de développer en nous l’esprit de vengeance, ou de vivre dans la terreur.

Mais la Parole de Dieu nous rappelle que, même dans ces situations tragiques, à l’exemple des apôtres, nous sommes appelés à rendre un vrai témoignage au Christ, Vainqueur de la peur, de la haine, de la violence, de la mort, et Seigneur de la confiance, de l’amour, de la paix et de la vie.

Dans l’évangile, nous avons entendu la triple réponse de Pierre au Christ : « Oui Seigneur, tu sais que je t’aime ». C’est une réponse simple et modeste. Pierre ne nie pas l’amour qu’il a dans son cœur. Mais il ne veut plus compter sur ses propres forces. La triste expérience du triple reniement de Jésus lui a permis de comprendre qu’il n’a pas de solidité ni de consistance en lui-même, qu’il est fragile et incapable d’être fidèle à ses engagements. Il compte seulement sur Jésus qui connaît son cœur - « Tu sais que je t’aime » - et veut l’amener à accueillir le don merveilleux de la charité pour le transmettre aux autres.

Aux acteurs de la vie politique

« Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le vous-mêmes pour eux ; c’est la Loi et les prophètes [4]. » Vous savez que notre pays est en crise à cause du non-respect des paroles données, des décisions erronées, de la mauvaise orientation de notre destinée, d’une quête effrénée du pouvoir. En ce moment, les problèmes les plus urgents de notre patrie sont nombreux : sécurisation du pays, bon fonctionnement du Conseil National de Transition dans la concorde, liberté et démocratie, désarmement et cantonnement des combattants, rapatriement des mercenaires, reprise effective du travail et des activités scolaires, redéploiement des fonctionnaires, gendarmes et policiers sur toute l’étendue du territoire, paiement des salaires. Par amour pour notre patrie, nous exhortons les décideurs à œuvrer pour la justice, la paix, la concorde, la bonne gouvernance, le respect mutuel et le bien commun.

À tous les chrétiens et aux hommes et femmes de bonne volonté

Comme nous l’avons vu dans l’évangile, les disciples, découragés par la mort de leur Maître, se sont sentis abandonnés. Ils reprennent leur vie ordinaire et repartent à leur activité de pêcheurs. Ils ont peiné toute la nuit sans rien prendre. C’est en ce moment que le Christ Ressuscité les rejoint au bord du lac de Tibériade et les invite à jeter à nouveau leur filet à droite. Sans hésitation, ils lui obéissent : « Ils jetèrent donc le filet, et cette fois ils n’arrivaient pas à le ramener tellement il y avait de poisson ».

Nous sommes en train de faire, à notre manière, l’expérience des apôtres depuis les tristes événements qui éprouvent notre pays. Toutefois, le Christ n’abandonne pas son peuple en Centrafrique. Comme pour Pierre et les apôtres, il vient à notre rencontre et nous indique de quel côté jeter à nouveau le filet de la réconciliation, de la justice et de la paix. Réconfortés par la présence du Christ qui chasse la peur des cœurs, retrouvons le chemin du dialogue dans la vérité, du respect interreligieux, de la fraternité dans l’amour en vue de la reconstruction de notre pays déchiré.

Que Dieu bénisse la Centrafrique !

[1] Mgr Nestor Nongo Aziagbia sma est Évêque de Bossangoa, en Centrafrique

[2] Ac 5, 27-32.

[3] Jean 21, 1-19.

[4] Mt 7, 12.

Publié le 21 août 2013 par Nestor Nongo Aziagbia