Enseignement informel, ou l’école buissonnière

Les apôtres, réputés hommes quelconques et sans instruction [1], ne manquaient pas d’assurance face aux grands prêtres, à leur grand étonnement. Ils en savaient long sur Dieu et son messie. Quelle université ils avaient fréquentée ?

Le gouverneur Festus avait reconnu le plus savant d’entre eux et il lui dit : avec tout ton savoir, tu tournes à la folie [2]. Paul a fait la désagréable expérience que l’Université de son temps, l’Aéropage, n’était pas un terrain favorable pour cultiver la science de Dieu. Il a eu plus de succès chez les illettrés de Corinthe, même s’il a dû batailler pour en tirer quelque chose de bon. Il est vrai que pour la pièce qu’ils jouaient, une sorte de Divine comédie, se tenait dans les coulisses un souffleur de génie (le souffle de Dieu lui-même) qui connaissait la pièce par cœur.

Cependant, tout illettrés qu’ils étaient, ils avaient été formés. Leur enseignant n’a pas refusé d’être appelé ainsi [3] tout humble de cœur qu’il fût [4]. Pour eux, pas d’amphithéâtre, pas de bancs, si ce n’est l’herbe abondante du bord du lac. Pas de cours magistraux, mais des entretiens familiers autour de la lampe à huile. Et surtout, ce qu’on connaissait encore il n’y a pas si longtemps, des leçons de choses, qui s’inscrivent autrement dans la mémoire. Les exemples en sont innombrables. Des faits divers de la vie quotidienne.
Tout était prétexte à enseignement. Si l’on pouvait retrouver cette pédagogie informelle qui part du concret de la vie ! Celui qui voudrait enseigner aujourd’hui de cette manière se ferait accuser de généraliser en prenant un exemple singulier pour en tirer une leçon générale. Ou encore d’« extrapoler ». La science doit s’énoncer en des lois qu’on peut inscrire sur un tableau.

Lui, Jésus (c’est de lui qu’il s’agit), écrivait sur le sable à même le sol. Il était simple avec les simples bien qu’en lui se trouve la plénitude de la science, lui par qui tout s’est fait et sans qui rien ne s’est fait [5]. Les prophètes avaient annoncé que personne ne dirait à son frère : laisse-moi t’enseigner. Car tous seront enseignés par Dieu lui-même.
Et si nous nous mettions à son école, comme il l’a demandé. On ne peut l’enfermer dans un cadre étroit. Il est le compagnon du vent, qui souffle où il veut [6]. Et si vous voulez le savoir, c’est lui l’inventeur de l’école buissonnière. Tant il est vrai, comme le disait Saint Bernard, qu’on apprend plus des arbres et des pierres que des manuels savants. Si, du moins, ce n’était pas dans sa bouche qu’une figure de rhétorique qu’il savait manier.

Mais non ! Puisque Dieu se dit par tout ce qu’il a fait par sa seule Parole. Lisez dans les étoiles, mais non comme les astrologues. Écoutez la leçon du vent. Ne vous enfermez pas dans les salles insonorisées et climatisées. Et si vous voulez le savoir encore, ses préférés sont les esprits rebelles, les têtes dans lesquelles au départ rien ne semblait vouloir entrer. Voyez Isidore de Séville, ou un certain curé de campagne, et bien d’autres encore. Mettez vous sur leur liste !

Les propositions d’Ivan Illitch contenues dans son livre Une société sans école [7] ont apparemment fait long feu. Mais qui sait ? L’histoire n’a pas dit son dernier mot. Souvenons-nous de la statue de Nabuchodonosor. Aucun système n’est éternel.

[1] Ac 4, 13.

[2] Ac 26, 24.

[3] Mt 23, 8.

[4] Mt 11, 29.

[5] Jn 1, 3.

[6] Jn 3, 8.

[7] Paru en français au Seuil en 1971.

Publié le 27 octobre 2016 par Alphonse Kuntz