Evangile de la joie et de l’humour

Mémoires du Père Ugo Bosetti
(suite du Ralliement n° 3/2012)

1946 : Inspection des Missions d’AOF
En 1946, le Saint Siège a envoyé un délégué pour inspecter les missions d’A.O.F. ; c’était le Père Prouvost, des Missions Etrangères de Paris, missionnaire en Inde. Il est venu à Palimé avec Mgr Riebstein, protonotaire apostolique nommé pour administrer le Vicariat de Lomé après la mort de Mgr Cessou, et accompagné aussi de Mgr Joseph Strebler, Préfet Apostolique de Sokodé. Le Père Prouvost était directeur d’un collège en Inde ; on l’appelait le « tigre principal ». Il s’intéressa beaucoup à nos écoles qui, en ce temps, étaient encore catholiques.

Puis, il poursuivit son voyage au Togo nord chez les « nudistes ». Les Kabyés, les Naoudum, les Lambas vivaient en effet nus. Les femmes mariées portaient une ceinture de feuilles et tous venaient ainsi à l’Eglise et communièrent de la main du Père Prouvost qui, au premier jour, ne pouvait pas admettre la façon de faire du Père Antoine Brungard. Les anciens obligeaient les gens du sud qui venaient portant culotte à se déshabiller comme les autres. Celui qui s’habillait était considéré comme un taré ou un malade qui a des plaies à cacher. Le Père Brungard fut vraiment le missionnaire qui a structuré et la communauté chrétienne et la langue kabyaise, puis la langue naoudum. Il a composé le missel et les chants et traduit le Nouveau Testament. En partant, le Père Prouvost l’a félicité.

Ce ne sont pas les missionnaires qui ont habillé les nudistes, ce sont les députés, élus en ce temps-là pour constituer en AOF des chambres de députés et des gouvernements élus selon la loi cadre. Dans leurs campagnes électorales, ils ont incité les populations à s’habiller, et une fois la pudeur née, ce fut irréversible. En ce temps-là, les produits agricoles étaient achetés à leur juste prix et les paysans avaient de quoi s’habiller. Ces peuplades ont vécu nues pour ne devoir rien à personne. Si les Kabyés s’étaient habillés, ils auraient dépendus des marchands musulmans, se seraient endettés et auraient dû donner leurs filles en mariage aux musulmans, comme c’est arrivé chez les Cotokolis qui sont maintenant presque tous musulmans.

1947 : Départ en congé
En 1947, je suis venu en congé et j’ai voyagé sur le Cap Tourrane, un vieux cargo mixte de 15.000 tonnes qui avait fait la ligne d’Indochine. Destiné à la casse, il était prévu pour 120 passagers et nous étions bien 600 ! J’étais avec le Père Knaebel Jacques qui, à lui tout seul, avait tenu ce qui est devenu maintenant le diocèse d’Atakpamé. Nous étions en fond de cale, les cabines étaient réservées aux dames.

Plusieurs Pères de Côte d’Ivoire nous rejoignirent. Le docteur Olympio nous avait confié son neveu Clovis qui allait au Collège de Zillisheim. Quatre autres Togolais les rejoignirent, envoyés par Mgr Strebler qui voulait former des professeurs pour son collège St Joseph.
Il y avait à bord une dizaine de Pères du St Esprit venant du Cameroun. Ils me disaient : « Jamais nous ne ferons cela, amener des Africains faire des études en Europe ! » Et de partir en guerre contre le Père Aupiais, ancien provincial de Lyon, qui avait parcouru la France en montrant un film pour réhabiliter l’homme africain et les cultures des ethnies du Dahomey, qui sont de vraies civilisations. Depuis, les Pères du St Esprit ont bien changé. Ce sont eux qui forment les prêtres africains pour des ministères en Europe... Il y avait aussi des Sœurs de Menton qui, tout de suite, sont devenues les infirmières du bord.
Jusqu’à Dakar, nous passâmes la nuit sur le pont dans nos chaises longues. Puis nous gagnâmes nos hamacs en fond de cale. On est bien dans un hamac. De Casablanca à Bordeaux, ce fut une semaine de tempête, le bateau se levait et les hélices tournaient à vide avec un bruit épouvantable.

A Bordeaux, nous fûmes logés dans le couvent des Capucins. C’était la grève des chemins de fer. Avec les Pères de Lyon, nous avons loué un camion pour Strasbourg qui nous a coûté plus cher que Lomé-Bordeaux. Nous sommes partis la nuit, il y avait avec nous le chef de la police de la Côte d’Ivoire qui allait en congé à Mulhouse. Il faisait froid. Avant que les bistrots ne ferment, nous nous sommes arrêtés pour nous réchauffer. Le chef de la police paya la tournée et lui-même ingurgita 16 rhums ! Après cela, il y avait de l’ambiance dans le camion où nous étions assis sur nos caisses. Il nous raconta comment il matait les émeutes en Côte d’Ivoire : « La première des choses à faire, c’est de retirer leurs cartouches aux soldats et aux policiers... » A Lyon, des Pères nous quittèrent. Il y avait parmi eux le Père Gachet qui, au moment où j’écris ces lignes, est encore, à 86 ans, dans sa mission de Béoumi. La deuxième nuit, nous avons encore accompagné le chef de la police, pour voir les yeux ahuris de la serveuse quand il ingurgiterait ses petits verres de rhum.

A Pfastatt, en famille, nous eûmes tout le temps de nous raconter les années de la guerre. Il y avait encore le pain jaune de Ramadier que l’on obtenait sur tickets. Je voyageai en Suisse, en Italie, où le pain était blanc. Mgr Hauger était toujours à Pfastatt et il me dit un jour : « Lis-tu les Acta Apostolicae Sedis  ? Tu as vu, nous n’aurions pas eu besoin de vous ordonner deux fois. L’imposition des mains suffit. » Je repris mon métier de cérémoniaire à ses messes pontificales. A la rentrée, je fus nommé à Haguenau pour tenir la classe des vocations tardives composée d’une demi douzaine d’élèves de différentes classes. C’était avant que la coutume se soit imposée aux ordres religieux d’une année sabbatique tous les dix ans pour ceux qui en font la demande. Les Pères d’Afrique rentraient tous les six ans pour une année qu’ils passaient comme profs dans les collèges ou les séminaires.

A Haguenau, le Père Durrheimer était le supérieur. Peu de temps après la rentrée, un jour, la messe de communauté qu’il présidait avait duré plus longtemps que de coutume. Au déjeuner tout s’expliqua : il était nommé Préfet Apostolique de la Haute Côte d’Ivoire.
Le Père Lucien Reyser lui succèda à Haguenau. Ce fut une belle année scolaire, où je m’entichai de Virgile, ce païen qui a tant émerveillé l’Eglise chrétienne. Mes voisins de chambre étaient le Père Rasser Xavier, ancien directeur de l’école professionnelle de Lomé et prof de physique et de chimie, et le Père Riemer qui a essayé de vivre à Sokodé et qui est rentré malade pour devenir un vrai grammairien en français et en allemand.
Mon voisin de table était le Père Nonnenmacher, qui me racontait la Côte d’Ivoire, un jardinier acharné que je visitai plus tard quand il était aumônier à l’hôpital de Neuf-Brisach et élevait des lapins dans des armoires style Louis XVI du XVIIème siècle. C’est lui qui m’a décidé à acheter des machines à tricoter. C’était facile d’en trouver à Mulhouse.

Mgr Strebler, avant mon départ, m’avait dit de me préparer à être le premier prêtre résident à Danyi Kudjravi. Je pensais y commencer une industrie de montagne, occupant les loisirs du paysan en saison sèche, comme d’autres montagnards étaient autrefois horlogers. Les fils de laine viendraient de Mulhouse. Au Togo, les commerçants ne vendent que des tricots légers, bien que les gros pulls soient recherchés par les chauffeurs qui conduisent la nuit et par les malades du palu. Il y a aussi ceux qui ont un beau pagne et qui veulent un tricot de la même couleur... La vente se ferait en Gold Coast, où l’économie était prospère en ce temps. Il suffirait de descendre de la montagne pour être en Gold Coast...

J’assistai au décès de Mgr Hauger et à son enterrement à St-Pierre. Mgr Hauger, après avoir fumé tant et tant de pipes, souffrait d’un cancer de la gorge. Il se fit radiographier à l’hôpital de Pfastatt. Lorsqu’on voulut recommencer les radios il dit : « Ils n’avaient qu’à faire cela proprement. » Et il se sauva à St-Pierre où il mourut de faim. Il ne pouvait plus avaler qu’un peu de riesling. Mgr Parisot, Vicaire Apostolique de Cotonou, étant de passage, il lui demanda l’Extrême Onction, qui lui fut administrée à la chapelle pendant la messe. J’ai encore les photos de son enterrement.

Retour au Togo à Tomegbé
Après cela j’embarquai sur le St-Dié à Marseille. C’était un liberty-ship. A Dakar, je trouvais le Père Kern qui logeait chez le Père Jacques Bertho, directeur des écoles catholiques de l’AOF. Le Père Kern trouva une place sur le St-Dié et nous fîmes route sur Lomé. Ce fut ma malchance. Le Père Kern ne voulait pas que j’aille à Kudjravi vivre tout seul sur la montagne. Le Père Brun, qui était avec le Père Cottez à Tomegbé, était tombé malade et Mgr Strebler m’envoya le remplacer pour quelques semaines... J’y restai l’année scolaire 48-49. Un jour, nous apprîmes que le Père Joseph Franck, curé d’Atakpamé, était nommé à Kudjravi. Le Père Cottez acheta une bouteille de bière à Kédjébi, en Gold Coast, pour fêter la rupture de mes fiançailles avec Kudjravi. Depuis, j’ai appris que si un évêque te promet telle ou telle paroisse, il ne faut surtout pas le croire. Lui-même ne peut prévoir les événements qui le feront changer d’avis !

Le fétiche Atigali
C’était le temps où le fétiche Atigali était venu de Gold Coast. Quiconque avait de l’argent pouvait aller l’acheter et s’établir féticheur d’Atigali dans son village. Atigali s’incarnait dans un enfant qui quittait l’école et devenait arrogant. M. Cornevin, qui devint plus tard historien de l’Afrique et professeur à la Sorbonne, était adjoint au commandant de Cercle d’Atakpamé. Il venait chez le Père Cottez et s’installait chez nous pour une semaine. Il arrivait avec une caisse de pommes de terre et une tête de fromage Edam. Quand il arrivait dans un village, il demandait qu’on lui apporte tous les écrits qui traînaient dans les malles, surtout les vieux écrits et les vieilles circulaires des commandants allemands aux chefs de village. Ainsi, dans son histoire du Togo, il a réussi à démêler toutes les races et leur histoire, leurs parcours et les imbrications dans le pays. Souvent, il n’était pas sûr de son allemand et on en discutait.
Il était très intéressé par Atigali, jusqu’au jour où un de ces enfants qui incarnaient Atigali s’est mis à l’insulter. Alors il a dit à Atigali et à son féticheur : « Moi aussi j’ai un fétiche, et il est fort, vous allez voir. C’est la prison d’Atakpamé. »

Le Père Cassard s’attaquait au fétiche Atigali dans l’Akébu. Mgr le déplaça à Vogan, où Atigali perpétrait des meurtres d’enfants. Le Père Cassard, aidé par le Père Nuadji, réussit à avoir la photo d’un de ces meurtres. Après son congé, le Père Cassard fut muté au Dahomey, où Atigali le poursuivit et réussit à le dénigrer auprès de Mgr Gantin, alors archevêque de Cotonou, et cela ne fut pas étranger à son expulsion du pays. C’est du Père Cassard que Casimir, le père de Mgr Dosseh, catéchiste de Vogan disait : « Au fond, le Père Cassard, avec sa sévérité, est celui qui nous a aimé le plus. Il allait au fond des choses. »

Fioretti du Père Cottez
Le Père Cottez faisait un fort palu qui dura des mois. Lui qui était sec comme une trique trouvait encore moyen de maigrir... Il partit donc passer quelques semaines à Lomé et je restai seul à Tomegbé où il plut des jours et des jours, des semaines et des semaines ! Les roues de la bicyclette enfonçaient, la 201 Peugeot était hors d’usage. Alors que j’apprenais à conduire, un piston a cassé le bloc cylindre. Le Père Brun avait ouvert le moteur pour changer les segments et en les remontant il avait oublié une goupille... Et le Père Cottez allait disant : « Couillon de Brun ! Je lui disais bien qu’il était fatigué et qu’il fallait remonter le moteur le lendemain. »

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Le P. Cottez vu par le P. Eugène Woelffel.

J’ai beaucoup appris chez Cottez. D’abord l’éwé, qu’il parlait bien, puis la médecine. Un jour, je revenais d’un village et lui dis :
- « Un tel a une hernie étranglée ! »
- « Quoi ? Et tu l’as laissé ? Il va y passer ! »

Malgré sa fièvre, de suite il partit en moto pour aller réduire l’hernie et organiser le transport du malade vers l’hôpital d’Atakpamé, 100 Km plus loin à travers la montagne.

Cottez avait une centrale électrique sur la rivière, une dynamo de voiture chargeait une batterie. Souvent, le soir, la lumière baissait, j’allumais alors une lampe à pétrole Stall Lanterne et descendais au cours d’eau pour remettre la courroie. Dix minutes après la lumière retrouvait son éclat.

Il avait des méthodes de pastorale qui lui étaient bien particulières... M. X... avait, comme beaucoup d’autres, un sac de livres anglaises en dépôt au coffre-fort de la mission. Certains dimanches on pouvait entendre : « M. X... a pris une deuxième femme. Ce n’est pas ce qu’il s’était proposé lors de son baptême. Qu’il vienne retirer son dépôt d’argent car le coffre-fort de la mission le vomit de dégoût ! »

A Noël, Atigali a « cadeauté » le Père Cottez d’un beau poste radio. C’est Cosmas qui est allé l’acheter à Kedjébi avec sa grosse pile d’un kilo. Il pouvait être une heure du matin lorsque j’entendis : « Cosmas ! Elle marche ! » Le Comité Paroissial avait « amendé » de deux pounds sterling quiconque s’en allait chez Atigali. Avant Noël, j’avais fait la tournée des villages et entendu les confessions :
- « J’ai fait Atigali… mais je n’en veux plus. »
- « Est-ce bien vrai ? »
- « Oui, voici 2 livres pour le comité. »

C’était la loi. J’ai rapporté le double du prix de la radio, et le Comité et le Père Cottez ont fait fifty-fifty.

En ce temps-là, les Akpossos étaient encore maîtres de leurs terres, de leurs caféiers et cacaoyers. La grande église de Tomegbé, construite par le Père Furst au début des années 50, a été complètement financée par les chrétiens. Depuis, les Akpossos ont fait beaucoup de funérailles, les Kotokolis ont acheté leurs terres, et ils sont maintenant pauvres comme des rats d’église, et le Père Roesch, leur actuel curé, aussi. Par contre, ce dernier sait mendier en Allemagne. Père Cottez me disait, quand il me vit acheter une voiture et construire ailleurs que, question argent, il demandait son argent aux fidèles qui doivent apprendre à être responsables de leur Eglise, et qu’il n’avait jamais reçu un sou d’Europe. A l’occasion, Mgr Strebler, à court d’argent, venait emprunter chez lui...

Un jour d’avril, je revenais de Badois avec la Terrot 350 cm3 soupapes latérales. Elle était fatiguée, il fallait prendre un élan pour arriver au haut des côtes et je suis tombé, sans me faire grand mal. J’avais au gousset de ma soutane blanche la montre héritée du P. Keimer. Je suis tombé sur un cailloux pointu qui a enfoncé le moyeu de l’échappement, atteint exactement au milieu. Mes contusions impressionnèrent le Père Cottez quand il me vit arriver avec la moto dans un taxi brousse. Il me tendit un télégramme : « Bosetti nommé vicaire à la cathédrale, rejoindre immédiatement. »
Père Cottez s’assit pour écrire une lettre : « Bosetti accidenté en moto, ne peut rejoindre avant deux ou trois semaines, et quand pour une fois vous avez un broussard, c’est un péché contre le Saint Esprit que de le nommer à la ville... » Trois jours après, un autre télégramme arriva : « Gardez Bosetti et laissez le Saint Esprit en paix ! »
Mais à la retraite, qui se faisait toujours à Palimé où il y avait de quoi loger les Pères, le P. Knaebel Georges fut nommé directeur d’école à Tomegbé et moi à Palimé.

(à suivre)

Publié le 25 septembre 2012 par Ugo Bosetti