Evangile de la joie et de l’humour

Mémoires du Père Ugo Bosetti
(suite du Ralliement n° 2012-4)

Palimé
A Palimé, il y avait le Père Louis Gester, visiteur. Déjà du temps des Allemands, Palimé était la résidence du Supérieur religieux. Il était souvent absent pour visiter les 70 Pères du Togo. Il y avait les Pères Paul Fréring et Joseph Dastillung. J’étais censé m’occuper des écoles. Un Blanc qui partait m’avait vendu sa 4CV Renault et je pouvais aller facilement à Kpimé, Agou, Adéta et Woame, les seules écoles subventionnées qui devaient fonctionner selon les normes du gouvernement togolais.

A côté, il y avait dans les 15 villages que l’on visitait en ce temps-là une école tenue par le ou les catéchistes, où l’on n’enseignait que le français parlé, avec défense de l’écrire. La lecture et le calcul s’apprenaient en éwé. Et souvent on recevait des lettres en éwé, les émigrés en Gold Coast écrivaient à leurs parents en éwé.
Les inspecteurs français visitaient quelque fois ces écoles pour voir si leur règlement était observé. Un jour, un inspecteur avait trouvé, écrit en français au tableau par un catéchiste : Grammaire, les phrases : « Quand je tends la main, le maître frappe ». Il ne manqua pas d’en prendre une photo et ce fut un beau palabre ! L’anticléricalisme de la 3ème République en était arrivé là : un Français interdisait à un Togolais d’écrire en français !

Palimé est ville frontière avec le Ghana, où l’enseignement se fait en langues indigènes pendant quatre ans. Au « Standard 4 » (4ème année) seulement on commence à enseigner l’anglais. Le Père Keimer faisait de même, le français commençait au cours élémentaire 1. Et j’ai continué, parce que c’est cela la logique, partir du connu. Le Père Riegert, directeur des écoles catholiques, m’avait dit en 1946 que j’étais le dernier à continuer l’ancien système et qu’il fallait commencer tout-de-go à parler et à écrire en français dès le CP1. Ce que nous avons fait, et depuis ce temps les Ewés ne savent plus écrire une lettre en éwé.

Le Père Anaté était toujours à Adéta. L’an 50 était année jubilaire et le Père Gbikpi organisa un pèlerinage à Rome. Le Père Anaté en était, avec Mgr Lingenheim, de Sokodé. Pendant quatre mois, je fus chargé d’Adéta et je visitais toutes les chapelles le long de la route Palimé - Atakpamé, tous les villages de Kpele jusqu’à Sodo. Je commençais par Akata, léproserie où Mlle d’Augiment, diaconesse de la Mission Evangélique de Paris, insistait pour que je vienne. Il y avait une chapelle catholique et une protestante, et elle menait la léproserie comme sa famille. Quand elle s’ennuyait, elle barrait la route et obligeait tout Blanc qui passait à venir chez elle tailler une bavette.
C’est ainsi qu’un jour elle eut Mgr Cessou dans sa toile d’araignée. Comme sa vue baissait, elle emprunta les lunettes de Mgr pour lire une lettre. Quand Mgr Cessou mourut, le Père Werlé demanda à Lomé les lunettes de Mgr pour Mlle d’Augiment, qui en fut enchantée. En ce temps là, il n’y avait au Togo, en fait d’opticien, que le marché de Lomé où l’on allait essayer des lunettes et d’où l’on repartait avec celles qui convenaient le mieux. Lors des fêtes de l’indépendance en 1960, Sylvanus Olympio, en fait d’anciens missionnaires, n’invita que Mlle d’Augiment, qui revint de France pour la fête.

Nous étions quatre à Palimé et le Père Auguste Gasser était seul à Agou. J’ai écrit à Mgr Strebler que ce n’était pas une bonne division du travail, espérant qu’il me nommerait à Agou, mais il y a nommé le Père Paul Fréring. Auguste et Paul ont commencé à jouer aux échecs trois jours et trois nuits, puis ils se sont regardés : « Que faisons-nous ici ? » Et ils ont couru la brousse, répondant aux appels de leurs trente villages. Père, nous avons commencé à chanter les cantiques du Dzifomo, nous avons construit une chapelle, venez nous voir... » Ils y allaient, Paul avec sa bicyclette Ralleigh 17 kilos, et Auguste avec sa pétrolette.

Quand Monseigneur passait à Palimé, il trouvait écrit en grand, à la craie, sur la table de la communauté : Deux Pères en bonne santé, avec un véhicule, suffisent à Palimé. Il s’en allait en bougonnant : « Je ne comprends pas ces Pères qui veulent une auto et un frigidaire... ! »

Tsévié
En juillet 50 j’ai eu ma nomination pour Tsévié, où le Père Bardol était seul avec deux hernies qu’il avait récoltées en construisant son église. Il répétait : « Chaque église coûte son prêtre. » J’empilai tout dans ma 4CV et allai découvrir Tsévié à 35 km au nord de Lomé, pays de terres rouges et de palmiers. En ce temps, on construisait le château d’eau, un pont sur le Sio à Alokoegbe et l’usine d’huile de palme.

M. de Masson d’Autume y avait installé le centre du service géographique qui établissait la carte de l’A.O.F. et du Togo. Les photos avaient été faites par avion et une dizaine de géographes, des vrais, allaient de village en village placer des repères sur tout sommet et tout bâtiment en dur. Ils avaient des voitures tout-terrain mais préféraient partir à bicyclette avec un interprète. Il s’agissait de localiser les photos et de porter sur la carte l’altitude de tous les ruisseaux et de toutes les fermes et de les nommer, ce qu’ils firent avec exactitude, avec l’orthographe à la française, la seule langue qu’ils savaient. M et Mme de Masson d’Autume, venaient faire baptiser leurs enfants, un Alain, puis une Béatrice. Pourquoi ces noms ? « C’est les lettres de l’alphabet, nous nous arrêterons à 24. »
Depuis 1936, Père Bardol était à Tsévié. Il avait refusé d’aller seul à Agadji, ce qui était son droit. A Tsévié, il était avec un confrère, le Père Steinmetz, un jeune auquel il apprit l’éwé. Pour cela il l’enfermait à clé dans sa chambre pour qu’il s’accroche à lire la bible et le catéchisme. Le P. Steinmetz devint un linguiste mais il rentra en France en 40 ; et le seul obus qui éclata dans la région lyonnaise fut pour lui. En 1950 les Pères Brun, Furst et Woelffel, qui avaient aidé à la construction de l’église, étaient partis. Nous avons fait bon ménage, j’allais en brousse.

Avant moi, le Père Anézo avait eu une Fiat et les chrétiens payaient l’essence. L’argent était sur la table de la case de passage du Père. Il m’est arrivé de mettre la 4CV au garage et de faire les 20 ou 30km à bicyclette, transpirant tout ce que je pouvais. Dans ces cas, l’argent de l’essence n’était pas sur la table, c’était normal.
Quand je revenais, le Père Bardol me demandait : « Où as-tu été ? » Nous reprenions la voiture pour aller voir les chrétiens qu’il visitait autrefois et c’était toujours fêtes de retrouvailles. Deux jours par mois je m’asseyais au confessionnal pour 700 confessions de 5h du matin à 9h du soir. Quand il y en avait trop, le Père Bardol venait aider, mais il disait que cela lui posait trop de problèmes de conscience. Je me souviens de jeunes qui avaient une délicatesse de conscience telle que je me demandais comment, dans cette ville de Tsévié, ils avaient pu arriver à ce degré de perfection.

J’étais sensé faire le catéchisme à l’école catholique, qui avait 13 classes. Je m’asseyais avec les élèves et écoutais le maître faire sa classe. L’actuel abbé bénédictin de Dzogbégan était sur les mêmes bancs et se souvient de ce mauvais élève qui ne comprenait pas et qui, de temps en temps, levait le doigt pour qu’on lui explique...

(à suivre)

Publié le 11 février 2013 par Ugo Bosetti