Faire mémoire : un pionnier nous a quittés

Chaque matin, Georges Gbaba, aveugle, guidé par la petite Estelle, sa petite fille, ou par Herman, arrive à 5h 30 à l’église pour la messe. Le 19 septembre 2012, tandis qu’il est en chemin, il a un malaise. Il demande à la petite Estelle de le ramener à la maison. Il se met au lit. Il commence alors le dernier trait de sa vie, qui s’achève le 21 avril 2013. Voici esquissé un raccourci de l’histoire de ce pionnier de Kolowaré, avec quelques photos de son enterrement. C’est lui-même qui raconte sa vie dans une interview. On l’appelait affectueusement kpekpereka o gezere, le vaillant, le fort, le valeureux, ou encore le curé sans soutane .

JPEG - 30.3 ko
Le disparu avec Herman à la sortie de la messe.
Photo Silvano Galli

Je suis né à Niamtougou, dans le village de Ténega. Ma mère est morte très jeune et je suis descendu dans le sud du pays, dans une ferme. Je me suis établi ensuite dans le village de Adanka, pas loin d’Atakpamé. J’ai suivi quatre années de catéchisme et le père Georges m’a baptisé en 1954.

JPEG - 241.1 ko
Les ouvriers qui creusent la tombe.
Photo Silvano Galli
JPEG - 201.6 ko
La tombe.
Photo Silvano Galli
JPEG - 33.7 ko
Le cercueil dans la tombe.
Photo Silvano Galli

La découverte de la lèpre

Rentré à Ténega pour construire ma maison, ma tante a découvert une tache dans mon dos. Je ne savais pas exactement ce que j’avais, c’était peut-être de la lèpre. J’ai su qu’à Kolowaré on soignait cette maladie, mais je n’étais pas sûr d’être vraiment malade. J’avais ces taches sur le dos, et c’était tout. Je me suis tout de même rendu à Kolowaré. C’était en 1954. J’avais dix neuf ans. Je suis allé chez les sœurs. Elles m’ont bien accueilli et offert du travail.

La mort du père Fischer

A Kolowaré, il y avait alors le Père Georges Fischer. Il habitait dans une petite pièce sous la véranda de l’infirmier. La construction était en argile et les termites l’ont détruite. Nous lui avons bâti une maison en briques, mais dès qu’il est entré dans la maison, il est tombé malade. Je me souviens très bien : c’était le 23 avril, le Père était âgé. Je l’ai soigné tout au long de sa maladie jusqu’à sa mort, le 17 mai 1955. L’évêque est venu pour les funérailles. Le Père repose ici, à côté de l’église.

JPEG - 64.4 ko
Le Père Georges Fischer.
Photo sma strasbourg

L’homme à tout faire

J’habitais au village et les sœurs m’appelaient pour le travail. J’allais faire leurs courses, à bicyclette, à Sokodé. Chaque mardi j’achetais la viande, le pain, et tout ce que les sœurs me demandaient. J’allais aussi à la poste pour chercher le courrier. Les sœurs m’avaient appris à faire ma signature. Je retirais les colis et je les déposais chez les sœurs de Sokodé. Ensuite Mgr Lingenheim les portait à Kolowaré quand, le vendredi et le dimanche, il venait pour célébrer la messe. Il venait en voiture. A l’époque c’était la seule qui existait.
Après la mort du père Georges, c’était l’évêque qui venait chaque semaine chez nous. Il célébrait la messe sous le hangar, je faisais le sacristain et le servant de messe. A l’époque, c’était compliqué : il fallait transporter le missel d’un côté à l’autre, mais je connaissais tout.

JPEG - 229 ko
L’allée du cimetière avec la foule qui participe à la cérémonie.
Photo Silvano Galli

L’évêque l’aide à se marier

Quand je suis arrivé ici, je n’avais pas de femme. L’évêque Mgr Lingenheim m’a dit qu’il n’était pas bien de rester seul. Je suis retourné dans mon village de Ténega pour chercher une fille. Je suis resté là-bas un mois, mais je n’ai pas pu trouver une fille qui me convenait.
Après mon retour à Kolowaré, une fille va voir ma famille à Ténega. On lui donne un peu d’argent pour rejoindre Kolowaré. C’est ainsi que j’ai trouvé ma femme. Nous nous sommes mariés le 8 mai 1962, et le Père Sirlinger a béni le mariage. Nous avons eu neuf enfants, tous vivants.

La construction de l’église et l’aide des Musulmans

Nous avons par la suite construit une église en dur. Sœur Anne-Marie Angst a trouvé l’argent, les gens ont apporté sable et gravier. Nous avons eu de gros problèmes. Nous avions construit les murs, il manquait seulement le toit, mais on n’avait par mis assez de ciment dans le sable. Et voilà qu’une tornade a tout détruit. Même la ferraille était toute tordue. Il fallait tout recommencer. Les soeurs étaient découragées, mais le Père les a invitées à reprendre courage et à continuer. Le chef du village, un musulman, est venu constater les dégâts. Il a dit : Nous avons tous le même Dieu, nous viendrons tous vous aider pour reconstruire l’église. Avec l’aide de tous, Chrétiens et Musulmans, nous avons reconstruit l’église. Ainsi, quand les Musulmans ont construit leur mosquée, les sœurs ont données les tôles.

JPEG - 39.6 ko
Le P. Richard de Kolowaré bénit la tombe.
Photo Silvano Galli

Difficultés avec les gens

Au début, tout était difficile. Les gens avaient peur des sœurs. On disait que les sœurs avaient tués les enfants en leur donnant du lait à boire. C’était Sœur Anne-Marie Angst qui était responsable de la léproserie, et Sœur Ancilla soignait les malades sous un hangar où se trouve actuellement la mosquée. On distribuait le disulone les lundis, mercredis et vendredis. On ne payait rien. Les sœurs soignaient même la nuit, quand c’était nécessaire.
Au début, il n’y avait que trois chrétiens : moi, Nestor et sa femme Mathilde. La mort du Père Georges, enterré ici, a porté beaucoup de fruits. Peu à peu on a fait le catéchisme et, après sa mort, beaucoup de monde a été baptisé. Maintenant nous sommes très nombreux.

JPEG - 33.1 ko
Les deux tombes côte à côte.
Photo Silvano Galli
JPEG - 214.8 ko
Les deux tombes côte à côte.
Photo Silvano Galli

Il a voulu être enterré à côté du Père Georges. Il avait lui-même indiqué l’endroit où il désirait reposer, juste à côté de la tombe du Père Georges Fischer, le Père qu’il avait soigné. Le 26 mai, nous avons fait mémoire du 30ème jour, avec une célébration à l’église et dans la cour de la famille.

Kolowaré, le 27 mai 2013

JPEG - 175.1 ko
La plaque de la tombe du P. Georges Fischer.
Photo Silvano Galli
JPEG - 154.3 ko
La croix de la tombe de Georges Gbaba.
Photo Silvano Galli
Publié le 4 juin 2013 par Silvano Galli